Après les arrestations massives de Frères musulmans, les activistes libéraux à leur tour dans la tourmente.

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Les arrestations dont je rendrais compte à travers ce billet se situent dans la suite logique du billet sur la loi encadrant les manifestations et les arrestations du mardi 26 novembre. C’est la première fois depuis la destitution du président Morsi que des activistes libéraux subissent une telle répression. Tous ceux qui ont été arrêtés ces derniers jours s’étaient rallié au mouvement Tamarrod (rebellion) pour manifester le 30 juin dernier, leur défiance envers Morsi.  Ces gigantesques manifestations avait offert à l’armée une certaine légitimité pour faire son coup d’Etat « populaire » et renverser le président. Aujourd’hui, malgré une présidence intérimaire civile, personne n’est dupe : le pouvoir est détenu par l’armée avec à se tête le très charismatique général Abdel-Fattah El-Sissi. (Lire “Sissi, mon amour” dans Ahram hebdo). A la suite de cet article, deux autres billets seront publiés reprenant des éléments biographiques de deux des principales figures de la révolution venant d’être arrêtées : Alaa Abdel Fattah et Ahmed Maher. Ce sera l’occasion de faire le portrait de deux révolutionnaires très influents mais aussi très différents et des mouvements qu’ils incarnent.

L’arrestation d’Alaa Abdel Fattah et le cas d’Ahmed Abdelrahman

Nous avions vu comment le 26 Novembre, l’Etat égyptien avait mis en application la nouvelle loi encadrant les manifestations en dispersant violemment une manifestation dénonçant les tribunaux militaires pour les civils. Une cinquantaine d’individus sont arrêtés, 26 femmes (avocates, journalistes, activistes renommées) sont relâchées dans la nuit sur une route désertique. Il reste mercredi 24 hommes en garde à vue. Le même jour, un mandat d’arrêt est émis à l’encontre d’Alaa Abdel Fattah et d’Ahmed Maher. Tous deux sont accusés d’avoir incité les gens à protester mardi sans avoir déclaré au préalable le rassemblement selon les procédures stipulées par la nouvelle loi. Alaa est en plus accusé d’avoir organisé la manifestation. Toujours mercredi, 6 femmes membres du groupe “non au procès militaires” se rendent au bureau du procureur pour l’informer qu’elles sont les organisatrices de la manifestation de mardi. Aucune charge n’est cependant retenue contre elles et elles ne sont pas arrêtées. Leur activisme connue bien au-delà des frontières gêne probablement la justice égyptienne qui n’a pas envie de s’attirer les foudres internationales.

Alaa Abdel Fattah

Alaa Abdel Fattah (Photo Al-Ahram weekly)

Alaa publie un communiqué en réponse au mandat d’arrêt. Il s’étonne d’avoir été informé de ce mandat d’arrêt par voie de presse alors qu’il n’a lui-même reçu aucune notification à son domicile. Il dit également ne pas reconnaître la loi sur les manifestations et met en doute la légitimité du régime. Il tient ce régime pour responsable des heurts de cet été ayant fait une cinquantaine de morts en juillet et au moins 650 en août lorsque les sit-in ont été évacués. Malgré tout cela, il ne renie pas les charges qui pèsent contre lui et se rendra aux autorités samedi 30 novembre en milieu de journée. Cette information est également publiée sur son profil Facebook. Et de manière plus officielle, il envoie un télégramme au procureur général. Mais il semble que les autorités manquent de patience et jeudi soir, 20 policiers armés, certains lourdement, fracturent la porte de son appartement. Alaa demande à voir le mandat d’arrêt, les policiers refusent et cognent. Ils cognent Alaa mais aussi Manal, son épouse.

Les 25 hommes (Alaa et les 24 autres mentionnés plus haut) sont accusés d’avoir violé la loi sur les manifestations en participant à une manifestation sans l’avoir préalablement déclarée, d’avoir attaqué un officier de police, d’avoir détruit des biens publics et d’avoir entravé la circulation. Seul Alaa est accusé d’avoir organisé la manifestation. Sur les 24 hommes incarcérés, 23 seront relâchés lundi 2 décembre moyennant une caution de 5000 LE le temps de mener l’enquête. Seul restera incarcéré avec Alaa, Ahmed Abdelrahman. Ce dernier n’a pas le même profil que les autres activistes. En fait, ce n’est pas vraiment un activiste. Ce mardi, il se rend à son travail dans la ville du 6 Octobre où il est agent de sécurité à l’entrée d’un compound très chic. Alors qu’il marche vers la station de bus, il voit des policiers en civil, molester et traîner deux femmes, il intervient pour porter secours aux femmes mais est interpellé. Passant parfois la nuit sur son lieu de travail, Ahmed porte un sac contenant une paire de claquettes, une louffah, du savon et un petit couteau. Le dangereux individu est armé, ce qui justifie son incarcération pour port d’armes au cours d’une manifestation. A moins que son origine modeste ne faisant pas de lui un activiste à renommée internationale rend sa détention moins risquée puisqu’elle ne suscitera pas la même émotion que l’incarcération d’une célèbre défenseur des droits de l’homme…

L’arrestation en deux temps d’Ahmed Maher et d’Ahmed Douma

Ne voulant pas subir l’arrestation traumatisante d’Alaa, Ahmed Maher se rend de lui-même aux autorités le 30 novembre. Cependant, cette reddition est marquée par une manifestation devant le bureau du procureur chez lequel se rend Maher. Plusieurs manifestants ayant répondu à l’appel du “Front Révolutionnaire” réclament la libération des 24 manifestants détenus depuis la manifestation du 26 avril et disent eux aussi vouloir se rendre aux autorités. La manifestation dégénère au moment où Maher s’apprête à se remettre entre les mains des autorités. Maher est accusé d’avoir attaqué un enquêteur, Emad Tahou, et de lui avoir volé son talkie walkie, d’avoir participé à une assemblée illégale, d’avoir bloqué la circulation, et d’avoir appelé à une manifestation sans en avoir obtenu la permission. On le voit, les charges pesant sur Maher sont quasiment les mêmes que celles pesant sur Abdel Fattah. Pourtant, ce dernier reste incarcéré le temps de la procédure tandis que Maher est relâché le lendemain (dimanche 1er décembre). Une liberté de courte durée puisque dès lundi matin, il doit retourner en détention pour quatre jours, le temps de l’enquête concernant les événements de samedi cette fois.

Mardi matin, un autre activiste, Ahmed Douma, est arrêté et incarcéré. Il parvient à annoncer son arrestation sur les réseaux sociaux et dit ne pas savoir pourquoi il a été arrêté. Malgré ses 28 ans, Douma a déjà fréquenté de nombreuses fois les prisons égyptiennes. Cet ancien membre des Frères musulmans (jusqu’en 2007) est arrêté en 2009 à son retour de la bande de Gaza et accusé d’avoir passé illégalement la frontière. Une cour militaire le condamne à un an de prison. Torturé à plusieurs reprises, les officiers de police responsables ne seront jamais inquiétés. Il est de nouveau arrêté en 2010 et accusé d’avoir attaqué les forces de police et en 2012 lors des manifestations devant le siège du gouvernement alors sous la tutelle du Conseil Suprême des Forces Armées. En avril 2013, il est arrêté pour avoir insulté Morsi et l’avoir traité de “meurtrier” lors d’un entretien télévisé. En juin, il est condamné à 6 mois de prison puis acquitté juste après l’éviction de Morsi. Douma s’en prend maintenant aux militaires. En novembre, lors des commémorations des violences de la rue Mohammed Mahmoud, il déclare qu’il tient le Général Abdel Fattah al-Sissi responsable du massacre puisqu’il était, à l’époque, membre du Conseil Suprême des Forces Armées. Douma est également un blogger très actif.

Mohammed Adel, Ahmed Maher et Ahmed Douma

Mohammed Adel, Ahmed Maher et Ahmed Douma (photo Al Ahram weekly)

Un mandat d’arrêt a également été lancé contre Mohammed Adel qui reste insaisissable.

Les tois hommes, ainsi qu’Alaa Abdel Fattah et les 24 autres activistes arrêtés seront jugés au pénal.

Le procès de Maher, Douma et Adel (jugé par contumace) s’est ouvert le dimanche 8 décembre. Les charges pesant sur les accusés sont : manifestation sans autorisation (manifestation du samedi 30 novembre), attaque de sept policiers, violence, et entrave à la circulation.

Le procureur a indiqué que les prévenus se croyaient au-dessus des lois alors que rien ne leur interdit de manifester pour autant qu’ils en aient fait la demande expresse auprès du ministère de l’intérieur. Le procès a été reporté au 22 décembre, date à laquelle un verdict sera rendu.

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21 jeunes filles dont 7 mineures lourdement condamnées à Alexandrie

Le 27 novembre, les réactions internationales condamnaient l’application de la loi encadrant les manifestations ainsi que l’évacuation musclée et l’arrestation de plusieurs activistes ayant manifester la veille contre les tribunaux militaires pour les civils. Le même jour, à Alexandrie, 21 jeunes filles agées de 15 à 22 ans écopaient de très lourdes peines de prison pour avoir manifester contre le coup d’État. Si cette condamnation n’a pas eu le même retentissement à l’étranger que les événements de la veille; en Égypte, elle a provoqué une onde de choc.

Retour sur les faits.

Alors que le président déchu Morsi doit être jugé le 4 Novembre, les manifestations de soutien en sa faveur ou condamnant le coup d’Etat se multiplient. Le 26 Octobre, le mouvement “7 elsob7” traduit en anglais par “7am” ou “7 heure du mat” est créé à Alexandrie. Il regroupe des adolescents et de jeunes adultes, se réclame de la non-violence et veut organiser des manifestations pacifiques pour dénoncer le coup d’Etat, la junte au pouvoir, l’arrestation et le meurtre d’innocents. Le 31 Octobre, 700 jeunes (filles et garçons) du mouvement décident d’entreprendre une action symbolique. Ils veulent rejoindre la corniche afin de former une chaîne humaine. Ils ont avec eux des ballons jaunes et des posters comme celui ci-après qui est devenu le symbole des pro-Morsi.

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Ce qui s’est passé par la suite est beaucoup moins clair. La description des événements la plus complète est donnée par Naira Antoun et Lindsey Parietti sur Madamasr. Les jeunes se rassemblent dans le quartier Roshdy et entament leur marche vers la Corniche. Alors qu’ils sont  presque arrivés à destination, des assaillants, cachés dans un bâtiment proche de l’intersection entre la rue et la corniche commencent à leur jeter des bouteilles de verre. Quelques manifestants répondent aux jets de bouteille par des jets de pierre, mais d’après plusieurs témoins, les filles n’ont pas pris part au caillassage. Peu de temps après, la police intervient arrêtant un homme (qui sera relâché dans la soirée) et 21 femmes. D’après les articles de presse sur le sujet, elles sont accusées de plusieurs forfaits, qui présentent de légères différences en fonction des journaux, voire des articles. Ici, elles sont accusées de rassemblement illégal, d’entrave à la circulation, de destruction de propriétés privées et de possession d’armes. N’ayant trouvé aucune mention nulle part des armes qu’elles auraient eu en leur possession (couteaux, armes à feu, explosifs), j’en déduit que les armes en question sont les cailloux ayant servi au caillassage des assaillants. , elles sont accusées d’avoir détruit des propriétés privées, attaquer les forces de sécurité, attiser la violence. Et là encore, l’enquête aurait révélé que les jeunes filles avaient verbalement attaqué les passants, jeté des pierres endommageant des voitures et des boutiques. Leur soutien crie à l’injustice en soulignant le caractère non violent du mouvement 7am. ONTV, chaîne privée égyptienne, a diffusé de son côté une vidéo montrant des jeunes filles “pro-Morsi” se conduisant de manière extrêmement violente (information relayée par @nervana_1/Twitter). Khalaf, avocat dans un groupe de défense des droits de l’homme égyptien affirme que les jeunes filles ont été sujettes à des arrestations totalement arbitraires. Vingt-deux filles ont été arrêtées parmi 400 manifestantes. Les forces de l’ordre ont mené leurs interpellations et ont dispersé la manifestation de manière extrêmement violente, raflant même au passage une passante qui ne faisait pas partie de la manifestation.

Emprisonnées le 31 Octobre, leur procès a débuté le 20 novembre. Les preuves à l’encontre des filles ne sont pas des plus accablantes. Les témoignages des employés des échoppes de la rue mentionnent des dégâts mineurs. Quant aux victimes, leurs témoignages sont contradictoires à l’instar de ce portier qui dit avoir été frappé parce qu’il soutenait la feuille de route du régime en place sans qu’on sache comment les manifestants auraient pu savoir cela. En fait, les preuves les plus tangibles et incontestables du délit se résument à des ballons jaunes, à un paquet d’affiches et à des autocollants. Devant la faiblesse des accusations, les familles et les avocats étaient confiants quant à l’issue du procès. Une des mères a quitté la salle d’audience en espérant qu’une heure ou deux après, on lui dira de venir prendre sa fille.

Les filles étaient sans aucun doute sûres d’une issue favorable comme en témoignage leur bonne humeur.

smiling@i3atef

Photo via @i3tef (Twitter)

Sentence et explications

La sentence est tombée le 27 novembre. Les 14 filles majeures écopent de 11 ans et un mois de prison ferme. Les 7 filles mineures ayant entre 15 et 17 ans seront quant à elles confinées dans un centre de rétention pour mineures jusqu’à leur majorité (il n’est pas clair de ce qu’il adviendra après leur majorité).

AP Photo/Amira Mortada, El Shorouk Newspaper

AP Photo/Amira Mortada, El Shorouk Newspaper

On se souvient que la peine la plus lourde encourue pour la violation de la nouvelle loi encadrant les manifestations est 7 ans d’emprisonnement (pour détention d’armes ou d’explosifs). Dans le verdict présent, les juges ont cumulé les peines correspondant aux différentes accusations auxquelles faisaient face les jeunes filles. Elles ont ainsi écopées de 6 ans de prison pour rassemblement illégal (pas de peine de prison pour une manifestation sans autorisation dans la nouvelle loi), 4 ans pour violence (attaquer les forces de sécurité peut entraîner une peine de 2 à 5 ans de prison), un mois pour vandalisme et un mois avec sursis et une amende de 500 Livres pour possession d’objets destinés à être utilisés pour attaquer des civils. Ce qui confirme l’hypothèse que l’accusation pour port d’armes concerne la possession de cailloux. [Le décompte fait 10 ans et un mois, pas d'explication pour l'année supplémentaire]

Leur avocat, Mahmoud Gaber a annoncé qu’il avait fait appel de ce verdict qu’il considère illégal. D’après les procédures établies, un accusé reconnu coupable de plusieurs chefs d’accusation ne devrait faire face qu’à la peine la plus sévère parmi les charges, et ne pas avoir toutes ses peines qui s’additionnent.

Les juges ont tenté de justifier leur jugement sévère. La cour a ainsi rappelé qu’elle ne faisait pas la distinction entre les hommes et les femmes. “Les deux sexes ont le droit de manifester pacifiquement et ceux qui ne le font pas seront jugés en conséquence”. Pourtant, plusieurs proches des détenues ont rapporté que des jeunes hommes ont demandé aux forces de l’ordre de les arrêter le jour de la marche, mais les forces de l’ordre ont montré clairement qu’ils étaient uniquement intéressés par l’arrestation des filles. Les manifestations, renchérissent les juges, ont entraîné le chaos, paralysé le trafic, empêché les gens d’aller à l’école ou au travail et ont “instillé la peur dans le cœur des gens”. Extraordinaire dernière accusation censée justifier la lourde condamnation.

En plus de cette condamnation en correctionnel, les jeunes filles devront toutes être jugées au pénal pour appartenance à une organisation bannie (les Frères Musulmans) alors que seulement quelques unes d’entre elle ont reconnu des liens avec l’organisation. Le mouvement 7am, quant à lui, se veut indépendant de toute organisation ou parti politique.

Les filles seront jugées en appel le 7 décembre. Les avocats ont pris acte du jugement seulement trois jours avant cette date.

Les réactions à la sentence

Pour l’avocat des jeunes filles, Mahmoud Gaber, c’est un procès politique. Si des peines aussi sévères sont infligées en correctionnel que reste-t-il aux cours pénales?

D’ailleurs, Gamal Eid, à la tête d’une autre organisation de défense des droits de l’homme écrivait sur son compte Twitter “Dans la ville d’Alexandrie, la même justice relaxe Wael El-Komi accusés d’avoir tué 37 martyrs et condamnent 14 filles à 11 ans de prison.” “L’Etat de droit vous souhaite la bienvenue.” Il fait référence à un policier accusé d’avoir tué 37 manifestants dans la seule journée du 28 janvier 2011.

Le nassériste et ancien candidat à la présidence, Hamdeen Sabbahi a appelé le “Président Adly Mansour a usé de ses prérogatives pour pardonner les filles”

Pour le Mouvement du 6 avril, ce verdict est un nouvel épisode révélateur de la montée en puissance d’un régime oppressif qui veut resserrer son emprise sur le pays.

Un hacker se faisant appelé “le Pharaon” et qui se dit foncièrement anti Frères Musulmans s’est attaqué au site Internet du “Club des Juges”, une instance indépendante représentative et influente. Sur le site du Club des Juges, il laisse un message “Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un jour je défendrais un membre des Frères Musulmans. Mais aujourd’hui, je défendrais 14 filles condamnées à 11 ans de prison. Malgré ma haine des Frères Musulmans, c’est une injustice”.

hackerpharaon

capture effectuée par @zeinobia

Beaucoup d’autres figures libérales se sont insurgées contre ce verdict, telle Nervana Mahmoud qui après vu la vidéo montrant la violence de jeunes femmes “pro-Morsi” écrivait “oui, elles ont fait ça. Mais ça ne mérite pas 11 ans de prison.”

Réactions en chaîne à l’Université du Caire

Au lendemain de l’annonce du verdict, une manifestation d’étudiants (toute tendance confondue y compris apolitique) de l’Université du Caire a tourné au drame lorsqu’un jeune homme, Mohammed Reda a été mortellement touché au cou par un tir de grenaille. Et comme c’est de rigueur dans de telles circonstances, le Ministère de l’Education dément que les forces de l’ordre aient fait usage de grenaille à l’intérieur du campus et accusent les étudiants affiliés au Frères Musulmans d’être l’auteur du coup de feu mortel.

Les cours n’avaient toujours pas repris jeudi 5 décembre, jour où les étudiants annonçaient qu’ils entameraient une grève et un sit-in à compter de samedi 7 pour demander la traduction en justice des responsables de la mort de leur camarade ainsi que du Ministre de l’intérieur et la démission du Ministre de l’Education Supérieure. Les étudiants réfutent la déclaration du procureur général affirmant que Reda a été tué par un tir provenant des manifestants : ils disent détenir plus de 100 témoignages confirmant que le tir mortel provenait des forces de l’ordre.

L’Université du Caire a formellement accusé les forces de l’ordre d’avoir abattu l’étudiant.

Quelles leçons en tirer?

Il y a effectivement de sérieuses questions à se poser quant à l’indépendance de la justice lorsqu’on voit que les peines infligées vont bien au-delà les peines encourues dans la nouvelle loi. A cela s’ajoute la faiblesse des preuves et l’accumulation des peines. La volonté semble claire de vouloir faire un exemple. Alors que les membres de la confrérie musulmane étaient massivement arrêtés, leur femme et leurs filles reprenaient le flambeau pensant peut-être bénéficier d’une certaine immunité. Les rassemblements de femmes se sont multipliés ces dernières semaines. Les juges ont d’ailleurs annoncé détenir des preuves que les Frères Musulmans avaient incité les femmes à manifester. Par ce verdict, la justice semble indiquer que désormais, les femmes ne seront plus épargnées par la répression qui touche la confrérie. Il faut donc que les Frères arrêtent de pousser les femmes dans la rue. Mais le message se veut aussi clair envers les libéraux en leur montrant ce qu’ils pourraient encourir s’ils continuaient à défier le pouvoir. L’entreprise était plus aisée en s’en prenant à des “pro-Morsi”, groupe honni, haï par une partie de la population égyptienne. Il ne fait aucun doute que si une telle sentence avait été prononcée à l’encontre de libéraux, l’onde de choc aurait été encore bien plus violente et se serait répercutée bien au-delà des frontières.

Le jugement en appel est pour samedi 7 décembre. Si les filles sont acquittées ou qu’elles écopent de peines avec sursis, alors cela aura été un simple avertissement et l’histoire sera oubliée. Si la peine est maintenue (ou même allégée), il faudra voir quelle sera la réaction des libéraux qui, il faut l’espérer, adopteront la même position que celle du “Pharaon”. Le Président ne pouvant intervenir maintenant que la demande de jugement en appel a été déposée, pourra aussi décider de pardonner à ces jeunes filles.

Si les peines sont confirmées, il faudra s’attendre à un mouvement de contestation important et à haut risque dans les universités.

A suivre…

Mise à jour du 7 décembre.

Les 21 jeunes filles ont été jugées en appel aujourd’hui. Les 7 mineures ont été purement et simplement acquittées. Les 14 majeures ont, quant à elles, écopées d’un an de prison… avec sursis.

Ce soir, elles étaient toutes libres et ont pu rentrer dans leur famille.

Photo via @amal_azzam93 / Twitter

Souriantes, libres et faisant le signe de Rabea avec leur main. Photo via @amal_azzam93 / Twitter

Sur le sujet : à lire L’histoire mouvementée des Sœurs musulmanes égyptiennes sur

et aussi Sœurs musulmanes, entre répression, régression et émancipation

 

 

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La nouvelle loi encadrant les manifestations approuvée et mise en application

Le 24 Novembre, le président par intérim, Adly Mansour, approuve la loi régulant les manifestations. Cette loi, assure le gouvernement, n’entrave pas la liberté d’expression et n’interdit pas les manifestations mais les encadre. Les groupes de droits civiques s’inquiètent. Pour eux, cette loi a pour but de rendre impossible toute contestation.

La loi encadrant les manifestations, les réunions publiques et les marches

La loi se compose de 25 articles dont le plus important est sans aucun doute l’Article 8 qui fixe les obligations des organisateurs des manifestations. Ces derniers sont tenus de donner un certain nombre d’information au minimum trois jours à l’avance au poste de police le plus proche. Ils doivent ainsi communiquer le lieu, l’heure de début et de fin de la manifestation. Ils doivent également donner le sujet de la manifestation, son but, ses demandes et les slogans qui seront adoptés par ces participants. Enfin, devront également être communiqués, les noms, adresse et contacts des organisateurs.

Des conditions difficilement réalisables et qui conduiront immanquablement à des sanctions en cas de dépassement de la durée, de slogans non signalés…

Bien évidemment, le Ministère de l’Intérieur “peut autoriser une décision d’interdire ou de retarder ou de changer le parcours” de l’événement avant la date prévue si de sérieuses informations ou des indications de menaces à la sécurité ou à la paix leur parviennent. Ils préviendront alors les organisateurs dans un délai de 24 heures à l’avance. Les organisateurs peuvent faire appel de la décision. (Article 10). Un article pointé du doigt par la société civile; les menaces à la sécurité ou à la paix n’étant pas définie, c’est la porte ouverte à une interprétation très large des dites menaces.

Les sanctions varient en fonction du type de violations de la loi. Si l’article 8 est enfreint (manifestation sans autorisation), le contrevenant sera condamné à une amende de 10.000 à 30.000 LE (Article 21). Enfreindre l’article 5 (manifester dans des lieux de dévotion ou utiliser ce lieu comme point de départ à une marche) et l’article 14 (manifester à moins de 300 mètres d’un bâtiment public important tels que les ministères,…) ou porter un masque sur le visage en commettant des forfaits pourra impliquer une sanction d’au maximum un an de prison et une amende de 30.000 à 50.000 LE. Violer l’article 7 (atteinte à la sécurité générale, à l’ordre public, perturber les services publics, les transports ou le trafic, attaquer les forces de sécurité) expose le contrevenant à une peine de prison allant de 2 à 5 ans et à une amende comprise entre 50.000 et 100.000 LE. Celui qui paye ou est payé pour manifester ou qui incite à cette pratique sera emprisonné et paiera entre 100.000 et 200.000 LE d’amende. Les Frères Musulmans avaient été accusés de recruter des manifestants et notamment des Syriens et des Palestiniens pour grossir leur rang et pour tirer sur les anti-Morsi début juillet. Enfin, quiconque possède des armes ou des explosifs alors qu’il participe à une réunion, une marche ou une manifestation devra faire face à 7 ans d’emprisonnement et payer une amende allant de 100.000 LE à 300.000 LE (Article 17).

La loi mise en application deux jours après son entrée en vigueur

La loi a été approuvée par le Président le dimanche et le mardi suivant, une manifestation s’est tenue : l’occasion de mettre en application la nouvelle loi.

A 17.00, quelques 150 manifestants sont réunis devant le Sénat pour manifester contre la Constitution qui est en train d’être débattue article par article par un comité des sages de 50 personnes dans l’enceinte du Sénat. Ils protestent plus particulièrement contre l’article autorisant les tribunaux militaires à juger des civils. Quelques minutes après le début de la manifestation, la police annonce, en utilisant un mégaphone, que la manifestation sera dispersée “dans 4 minutes”. Quelques manifestants semblent avoir été au devant des policiers alors que d’autres s’en sont éloignés. La police a alors fait usage de canons à eau et de matraques.

Photo AFP

Photo AFP

Le Ministère de l’Intérieur accuse les manifestants d’avoir jeté des pierres contre les forces de l’ordre; ce que démentent les organisateurs. Une cinquantaine de manifestants sont arrêtés et embarqués.  Alaa Abdel Fattah, l’une des plus grande figure de la contestation, dit avoir été en contact au téléphone avec des femmes lui révélant qu’elles avaient été battues et avaient été sexuellement harcelées. Ce témoignage a été confirmé par d’autres femmes. Si l’on en croit cette photo, les violences à caractère sexuel ne sont pas réservées qu’aux femmes.

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(Qui est l’auteur de cette photo?)

On remarque aussi que les deux hommes qui appréhendent violemment le manifestant sont habillés en civil ce qui est contraire à l’Article 11 stipulant que les forces de l’ordre sont en uniforme pour disperser les manifestations.

Photo AFP

Photo AFP

Les 26 femmes arrêtées seront relâchées en début de nuit sur une route désertique à l’extérieur du Caire. Une grande partie d’entre elles sont des activistes connues. Mona Seif, la soeur d’Alaa Abdel Fattah, est l’instigatrice du groupe “non aux tribunaux militaires pour les civils”. Les hommes seront gardés en détention un peu plus longtemps.

Après la manifestation réprimée, la manifestation autorisée

Le lendemain, le Ministère de l’Intérieur annonce par l’intermédiaire de sa page Facebook, qu’il a autorisé une manifestation pour le jour même.

Le groupe “Route de la Révolution” et le Mouvement du 6 Avril, organisateurs d’une manifestation ce mercredi, démentent avoir soumis une autorisation auprès du Ministère de l’Intérieur. Ahmed Maher, un des membres fondateurs du mouvement du 6 Avril affirme que son groupe n’a pas soumis de demande puisqu’ils ne “reconnaissent pas la légitimité de la loi”.

Saleh Gaber, dont le fils, connu sous le nom de Jika, a été tué par balle à 16 ans,  au cours d’une manifestation en novembre 2012, avoue qu’il a soumis une requête pour une manifestation. Il ne manifestera pas mais voulait ainsi protéger les jeunes contre les arrestations. D’après le Ministère de l’Intérieur, la manifestation pourra se dérouler de 16.00 à 22.00 sur la place Talaat Harb. Le but de cette manifestation, précise le communiqué du ministère de l’Intérieur, est de protester contre la nouvelle loi encadrant les manifestations et contre l’arrestation de 50 activistes la veille. Le Ministère a donc autorisé une manifestation, laquelle, selon la nouvelle loi, n’aurait dû être acceptée puisque déclarée probablement le jour même, alors qu’il aurait fallu la déclarer au minimum trois jours à l’avance.

Le Jeudi 28 novembre, le gouverneur de Giza annonçait avoir allouer un terrain pour les manifestations pas très loin du plateau des Pyramides. Il se met ainsi en conformité avec l’Article 15 qui stipule que les manifestations seront autorisées sans notification préalable dans des lieux spacieux spécifiques autorisés. La place en question peut contenir quelques 10.000 personnes. L’endroit est facilement accessible à partir des grands axes du Caire. Le gouverneur précise que ce lieu a été choisi par qu’il “était loin des zones résidentielles afin de ne pas perturber les citoyens, de ne pas les exposer à des risques, de ne pas interrompre le travail ou couper les rues”.

Réactions à la loi et aux arrestations du 26 novembre.

 Le Secrétaire Général des Nations-Unies, Ban Ki-moon a demandé à ce que la nouvelle loi soit amendée. Il s’est dit très préoccupé par les détentions, la dispersion violente des manifestants ainsi que par les agressions sexuelles.

Navi Pillay, secrétaire générale des Nations Unies pour les droits humains a déclaré que la nouvelle loi présentait de sérieux défauts et a enjoint l’Égypte à l’amender ou à la retirer. Elle a mis l’accent sur le fait que certains termes laissaient la porte ouverte à une interprétation restrictive et répressive. Il s’agit des dispositions de l’Article 7 et de l’interdiction de porter atteinte à la sécurité générale et à l’ordre public.

Catherine Ashton, la représente de l’UE pour les affaires étrangères, s’est dite préoccupée par la dispersion violente de la manifestation de la veille et par les arrestations de manifestants. Elle reconnait cependant que l’Égypte a un grand besoin de stabilité et que la population aspire à vivre en sécurité. Mais elle “souligne que les droits fondamentaux doivent être respectés”. Au cours de la même déclaration, elle annonce la signature d’une aide de 90 millions d’Euros pour l’Égypte.

Le département d’État américain, par la voie de sa porte-parole, se dit être en accord avec les groupes de défense des droits de l’homme qui affirment que la nouvelle loi contrevient les standards internationaux.

Ce que conteste, un général égyptien présenté comme un expert à la TV égyptienne. C’est une loi “qui définit les droits et les devoirs et pose des restrictions à leurs pratiques” Les manifestations de mardi étaient un test et les forces de l’ordre “sont déterminées à appliquer la loi sans tenir compte des conséquences dans le but de combattre les nombreuses menaces auxquelles la nation doit faire face”.

 Force est de constater que la nouvelle loi n’a pas mobilisé les foules contre elle. Ils étaient tout au plus quelques centaines à manifester mercredi. Peut-être est-ce parce ce que dans l’esprit de beaucoup, cette loi est avant tout destinée aux Frères Musulmans qui ont pris l’habitude de défiler tous les vendredis pour réclamer le retour de Morsi. Ce qui expliquerait la promptitude avec laquelle les autorités ont accepté la manifestation contre la loi devant se tenir le mercredi 27 et dont les organisateurs n’avaient aucun lien organique avec les pro-Morsi. Les pro-Morsi ou “anti coup” ne feront jamais de demande de manifestations auprès du Ministère de l’Intérieur et s’exposent par conséquent à de graves mesures de rétorsion. Les activistes du mardi 26 ont été arrêtés pour ne pas avoir déposer de demande de manifestation. Les “anti-coup” seront accusés de menace à la sécurité intérieure.

En conclusion, encore quelques mots de Navi Pillay “C’est un pays dans lequel les gens ont proclamé haut et fort et de façon claire, courageuse et de manière répétée leur désir d’être capable de manifester pacifiquement en accord avec leurs droits humains fondamentaux. [...] Il y a un risque réel que la vie de manifestants pacifiques soit menacée par le comportement violent d’une poignée, ou parce que la loi peut être trop facilement interprétée par les autorités locales d’une façon qui les autorise à utiliser la force de manière excessive et dans des circonstances inappropriées.”

Sources : 

La traduction en anglais de la loi encadrant les manifestations (ce n’est pas une traduction officielle et il y a des erreurs) http://english.ahram.org.eg/News/87375.aspx

 La journée du mardi 25 novembre et les arrestations http://madamasr.com/content/update-female-detainees-released-and-dumped-desert-road

 l’autorisation obtenue sans avoir été demandée http://madamasr.com/content/protests-downtown-cairo-against-protest-law

 Les réactions à la nouvelle loi http://madamasr.com/content/some-condemn-others-laud-use-new-protest-law

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Reconstruire l’Égypte à son image

En Égypte, le pouvoir militaire cherche à imposer l’ordre par la loi et la répression mais essaie dans le même temps de soigner son image de sauveur de la révolution quitte à refaçonner l’histoire. La dernière quinzaine de novembre a été riche en événements illustrant cette tendance. Elle montre également la difficulté pour le pouvoir d’arriver à ses fins dans une Égypte où, une partie de la jeunesse n’est pas prête à abandonner ses rêves de liberté et de démocratie.

Je vous propose de revenir en 4 articles (ou plus si l’actualité le réclame) sur les faits les plus marquants de cette dernière quinzaine de novembre.

L’inauguration d’un mémorial à la gloire des martyrs ou comment faire place nette.

Le 18 novembre, le pouvoir pro-militaire inaugure au centre de la place Tahrir entièrement réaménagée, un monument dédié à la mémoire des martyrs tombés depuis le soulèvement du 25 janvier 2011.

Le mémorial sur la place Tahrir

Le mémorial sur la place Tahrir via @kikhote (Twitter)

La date choisie pour l’inauguration est vue par certains comme une vraie provocation. A deux rues de Tahrir, le même jour, a lieu la commémoration des martyrs de la rue Mohammed Mahmoud. Fin novembre 2011, 43 jeunes gens avaient perdu la vie lors de confrontations avec les forces de l’ordre. Des forces de l’ordre aux ordres du pouvoir intérimaire : le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) dont faisait partie le Général Al-Sissi, actuel ministre de la défense et actuel homme fort du pays.

“L’armée érige un monument à la mémoire de ses propres victimes” entend-on. Et sur un ton plus léger, les pronostics sont lancés pour savoir combien de temps il faudra avant que le monument ne soit tagué. Il le sera le soir même.

Le mémorial tagué via @Monasosh (Twitter)

Le mémorial tagué via @Monasosh (Twitter)

Au petit matin suivant, il n’est plus qu’un tas de ruines.

Le mémorial détruit (photo Virginie Nguyen pour Madamasr)

Le mémorial détruit (photo Virginie Nguyen pour Madamasr)

Le pouvoir n’en ai pas à son coup d’essai. Il s’emploie a effacé toutes les traces qui ont marqué la violence des confrontations de ces derniers mois.

La réhabilitation de la place Tahrir

Ainsi la place Tahrir, centre névralgique de la contestation depuis le 25 janvier 2011  a été entièrement refaite.

La place Tahrir avant rénovation (photo : IRGINIE NGUYEN HOANG/AFP/Getty Images)

La place Tahrir avant rénovation (photo : IRGINIE NGUYEN HOANG/AFP/Getty Images)

Après la chute de Moubarak, il y a pratiquement toujours eu des tentes sur la place qu’occupaient soient des irréductibles révolutionnaires, soient des marchands de souvenirs révolutionnaires (drapeaux, fausses plaques minéralogiques du 25/01/2011, masque de Guy Fawkes,…)

Tahrir après toilettage via @kikhote (Twitter)

Tahrir après toilettage via @kikhote (Twitter)

Le place Tahrir d’aujourd’hui offre un petit goût de la grandeur de l’Égypte des années 1960.

Tahrir en 1960

Tahrir en 1960

La photo n’est pas centrée sur la place Tahrir qu’on devine juste à droite de la photo. En face (derrière le minaret), le musée du Caire. Ne pas hésiter à aller voir les autres extraordinaires photos anciennes sur ce site.

La Réhabilitation de la place Rabea al-Awadyia

Si Tahrir est devenu le symbole de la contestation populaire pour les révolutionnaires égyptiens (et même au-delà des frontières), la place Rabea al-Awadiya est le symbole de la résistance des Frères Musulmans opposés au coup d’Etat destituant le premier président légitimement élu. Elle est aussi le symbole de leur martyr puisque les pro-Morsi avaient tenu la place jusqu’à son évacuation du 14 août dans des conditions effroyables qui avait fait des centaines de morts. Pour le pouvoir, il est absolument hors de question que cette place devienne la « place des martyrs »

La place Rabea, le jour de l'évacuation. Photo : Ed Giles, Getty Images

La place Rabea, le jour de l’évacuation. Photo : Ed Giles, Getty Images

C’est ainsi qu’un étrange monument a été érigé au centre de cette place.  La construction est censée être un hommage à l’armée, la police et le peuple “one hand” “tous unis”. L’histoire est écrite par les vainqueurs : l’armée, la police ont répondu à l’appel du “peuple” qui les suppliaient de les débarrasser des ces “terroristes fanatisés”.

Le Monument à la gloire de l'armée, de la police et du peuple sur la place Rabea

Le Monument à la gloire de l’armée, de la police et du peuple sur la place Rabea (source)

L’érection du nouveau monument fait partie d’un projet beaucoup plus large intitulé “le projet de restauration et de mise en valeur de la place Rabea”. « L’évacuation de la place était la phase 1 du projet” explique un militaire.

La mosquée attenante à la place est l’une des plus célèbres mosquées du Caire nommée d’après Rabea el-Adawiya, une sainte soufie du VII° siècle. Elle a servi d’hôpital de campagne pour les pro-Morsi. Lorsque les forces de l’ordre ont chargé la place, la mosquée a été incendiée.

La mosquée Rabea al-Awadyia ravagée par le feu. (Photo: Reuters)

La mosquée Rabea al-Awadyia ravagée par le feu. (Photo: Reuters)

L’armée a déclaré qu’elle prenait en charge les réparations de la mosquée.

Les travaux ont eu lieu en un temps record puisque la mosquée a rouvert début octobre. Elle a bénéficié de quelques améliorations telles que des rampes d’accès pour fauteuils roulants, un système de climatisation et une tonnelle permettant d’accueillir encore plus d’orants.

La mosquée RAbea al-Awadyia totalement restaurée. (photo : Source)

La mosquée RAbea al-Awadyia totalement restaurée. (photo : Source)

La restauration de la place Al-Nahda (ou la renaissance de la place Renaissance)

C’était l’autre place occupée par les pro-Morsi. La place fut évacuée de façon tout aussi meurtrière que la place Rabea. Au lendemain du 14 août, elle n’était plus que ruines.

La place Al-Nahda juste après l'évacuation. Photo : Source

La place Al-Nahda juste après l’évacuation. Photo : Source

Dès le 28 août, 1500 ouvriers se sont employés à restaurer la place et à remodeler les jardins alentours. Coût des travaux : 25 millions de Livres égyptiens (2,8 millions d’Euros).

Le résultat est saisissant

Al-Nahda restaurée

Al-Nahda restaurée. Photo : Source

Le dôme en face est celui de l’Université du Caire, à gauche le zoo. Devant la statue du premier plan (pas visible sur la photo), il y a le Nil et de l’autre côté la place Tahrir.

Il ne faut pas mésestimer l’impact qu’ont ces travaux de réhabilitation sur la conscience des Égyptiens. Ils avaient honte de cette ville poubelle, de ces trottoirs et chaussées défoncés. Certains se souvenaient avec beaucoup de nostalgie (et pour les autres, il y a les films) de la beauté de leur capitale autrefois. Du temps du Roi Farouk et du savoir-vivre ou du temps de Nasser et de la puissance militaire. En réhabilitant ces lieux, on redonne un sentiment de fierté aux Cairotes. Y-a-t-il encore une place pour la contestation dans ces places restaurées? Qui osera souiller par sa présence vociférante des lieux si harmonieux? Non, la révolution, c’est fini, le pouvoir veut effacer le passé et le peuple aspire au calme. La loi encadrera désormais fermement les manifestations (prochain article).

A lire sur le même sujet : Égypte : l’Histoire officielle contre la mémoire. Quand le pouvoir réécrit la révolution sur Orient XXI

 Mise à jour : le mémorial de Tahrir reconstruit

Le mémorial reconstruit

Le mémorial reconstruit via @estermeeramn (Twitter)

Ester Meerman, l’auteure de la photo, a dû affronter un policier qui lui a dit qu’il était interdit de prendre des photos…

Le mémorial de Tahrir reconstruit Photo via @glcarlstrom (Twitter)

Le mémorial de Tahrir reconstruit Photo via @glcarlstrom (Twitter)

Les paris sont rouverts : combien de temps tiendra ce monument refait?

Ca risque d’être plus long puisque, d’après Egypt Indepedent, un policier en civil ainsi que des gardes d’une société privée sont chargés de surveiller le monument. Deux blindés sont également stationnés à proximité et les forces de police seront immédiatement prévenues en cas de besoin…

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Egypte-Ghana : une vieille histoire d’amour

Hier, à l’issue de leur victoire 2-1 contre le Ghana, les Egyptiens pouvaient souffler, l’honneur était sauf. Ils ne participeront pas à la Coupe du Monde 2014 mais au moins ils ont lavé l’affront des 6 buts encaissés au match aller. Pas de débordements en marge du match, pas de bassesses racistes comme celles dont sont victimes nombre d’Africains vivant en Egypte. C’est sans doute  la magie du foot. La Coupe d’Afrique (que l’Egypte a souvent gagné) est aussi là pour rappeler aux Egyptiens qu’ils appartiennent au continent africain. Appartenance souvent oubliée, voire reniée. Mais ce reniement n’a pas toujours été de mise : il date de l’arrivée de Sadate au pouvoir. Ce dernier, s’est employé avec beaucoup d’ardeur à détricoter la politique internationale de son prédécesseur en s’accrochant au train occidental.

La vision de la place de l’Egypte dans le monde d’après Nasser est bien différente. On se souvient de la conférence de Bandung en 1955 qui mènera à la création du mouvement des non-alignés en 1956 par Nasser, Nehru, Suharto et Tito. Etre libre, être indépendant, ne dépendre ni de l’Ouest, ni de l’Est. En 1955, en Afrique, seule l’Egypte, l’Ethiopie et le Libéria sont indépendants. En véritable leader continental, Nasser fera de la décolonisation et de l’unité africaine un de ses grands combats. Il se rapproche de certains leaders des nouveaux Etats indépendants, tel le Congolais Patrice Lumumba jusqu’à son renversement et son éxécution par Mobutu ce qui plongera Nasser dans une colère noire car Mobutu est soutenu par la CIA. Cette épisode montre que l’Afrique libre reste une utopie.

Nasser est aussi très proche d’un autre visionnaire de l’Afrique libre et unie : Kwame Nkrumah. Dès les années 50, Kwame Nkrumah organise des campagnes de boycott et de désobéissance civile. Il est emprisonné par les Anglais. Libéré, il participe au gouvernement et africanise l’administration. Fort de son large succès aux législatives en 1956, il réussit à obtenir l’indépendance en mars 1957 devenant le premier pays d’Afrique noire à gagner son indépendance. Il s’emploiera alors comme Nasser à prôner le pan-africanisme. Sur le plan intérieur, la petite république de Ghana ressemble de plus en plus à une république soviétique : formation idéologique, bannissement de l’opposition, emprisonnement politique mais deviendra dans le même temps l’un des pays les plus développés de la côte Est (écoles, infrastructures routières, hydrauliques…).  Mais ce n’est pas tant l’histoire du Ghana qui m’intéresse que celle d’un des protagonistes.

Nasser et Nkrumah

Nasser et Nkrumah

 Photo empruntée ici

Succès politique, succès privé. Le grand leader ghanéen rencontre une jeune employée de banque égyptienne et souhaite l’épouser. La traduction dans les actes de son voeu de rassembler la côte nord africaine au reste du continent. Fathia Rizq est née à Zeitoun, un quartier du Caire, elle est la fille d’un fonctionnaire qui décède lorsqu’elle est encore jeune; elle est donc élevée par sa mère, une femme au caractère bien trempé. La mère de Fathia rejette le choix de sa fille, elle devra se passer de sa bénédiction. Pour Gamal, le fils aîné de Kwame et Fathia, l’opposition de sa grand-mère tient au fait qu’elle a déjà vu s’éloigner son fils aîné mariée à une Britannique.

Nasser demande à Fathia si elle est certaine de vouloir accepter cette proposition de mariage. “Epouser un chef d’Etat – …- impliquent des obligations et des responsabilités, des sacrifices et des risques potentiels.” Fathia lui répond qu’elle veut épouser “ce leader anti-colonialiste” qu’elle a “lu son autobiographie” et “qu’elle sait qu’il a été “le fer de lance de la lutte anti-coloniale lors de son retour dans son pays natal” après des éudes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. “Je suis profondément impressionnée” rajoute-t-elle. Fathia est parfaitement francophone, mais parle très peu anglais, Kwame ne parle ni français, ni arabe. En trois mois, une intense remise à niveau lui permet de prononcer des discours en anglais. Et elle s’engage alors, avec son oncle, seul membre de sa famille qui ne rejette pas son choix, dans une tournée de l’Afrique en voie de décolonisation. Le mariage est célébré lors du Réveillon du Jour de l’an 1957-1958 à Accra au Ghana. Au choc climatique (la future mariée supporte très mal le climat) succède la premier choc culturel. Elle qui s’attendait à un mariage en grande pompe, devra composer avec un mariage simplissime. N’épouse-t-elle pas un des principaux leaders du continent? Deuxième choc, le mariage est civil, aucun prêtre n’officie (Fathia est copte). Pas de grands voiles, pas de descente de l’allée centrale, pas de youyous. Mais n’a-t-elle pas fait le choix de quitter l’Egypte pour échapper au conservatisme de la société? La société ghanéenne est bien différente. Fathia est très suprise par la grande indépendance des femmes ghanéennes. Le courant passe bien et les femmes à la tête du puissant secteur textile donnent à l’une de leurs étoffes le nom de la première Première dame du Ghana “Fathia fata Nkrumah” qui signifie “Fathia mérite Nkrumah”.

Fathia, Kwame et Gamal

Fathia, Kwame et Gamal

Photo trouvée chez Zeinobia

Tout n’a pas été aussi facile… D’autres femmes reprochent au héros national d’avoir épousé une blanche. Certes, Fathia a la peau claire, mais c’est une Africaine, leur rappelle le chef de l’Etat.

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La famille Nkrumah et Nasser

Photo récupérée chez Wikipédia

Fathia s’installe dans le palais présidentiel qui est une forteresse construite par les Danois d’où s’organisait le traffic d’esclaves vers l’autre rive de l’Atlantique. Nombreux sont les visiteurs disant avoir entendu les fantômes de la forteresse. Mais il y a plus inquiétant que les fantômes, Kwame Nkrumah échappe à deux tentatives d’assassinat, l’une le blessant alors qu’il est en déplacement et l’autre alors qu’il rentre chez lui. Gamel n’a que 5 ans mais se souvient de sa frayeur à la vue de son père maculé du sang d’un garde.

Fathia et son fils Gamal

Fathia et son fils Gamal

Photo de Wikipédia

Alors que Kwame est à l’étranger en février 1966, la famille Nkrumah est réveillée par des tirs d’artillerie et des explosions. Un coup d’Etat est en cours. Fathia a la présence d’esprit d’appeler l’ambassade égyptienne au Ghana afin que Nasser soit informé, à temps avant que les lignes ne soient coupées. Nasser dépêche un avion pour exfiltrer Fathia et les enfants. Et puis, c’est la fuite. Le peu de choses qu’elle parvient à prendre avec elle est confisqué à un checkpoint. Fathia est en colère et reproche aux insurgés leur ingratitude. A l’ambassade, Fathia récupère un manteau pour elle-même et pour ses enfants. Un nouveau contrôle sur la route, les fusils pointés sur les occupants, la famille est obligée de descendre du véhicule et de s’asseoir sur le sol. Finalement, après avoir reçu des instructions, les troupes les autorisent à rejoindre l’aéroport.

 Kwame Nkrumah ne retournera jamais au Ghana, il prend ses quartiers en Guinée où il écrit, il jardine et doit faire face au cancer. Sékou Touré le nomme président d’honneur de Guinée. Il meurt en Avril 1972. Fathia et ses enfants s’envolent immédiatement pour la Guinée via Paris et Dakar. Lors des obsèques, elle saura jouer son rôle d’ex-première dame d’un des plus grands leaders africains. Ils sont nombreux, les combattants de la liberté, les anti-apartheid, les révolutionnaires (Castro prononcera un discours), à rendre un dernier hommage à Nkrumah. Deux mois après ses funérailles en Guinée, ses restes sont transférés au Ghana par avion, Fathia est du voyage. La mère de Kwame, 95 ans, espérait le retour triomphal de son fils, elle meurt 7 ans plus tard dans les bras de sa belle-fille. Fathia a été profondément choquée par l’allure squelettique du corps de son défunt époux. Elle sombre dans une dépression dont elle se remettra difficilement.

En 1978, elle s’envole pour New York pour y recevoir une médaille récompensant à titre posthume son défunt époux lors d’une session spéciale des Nations Unies contre l’apartheid.

En 1997, elle retourne avec son fils Gamal au Ghana pour les cérémonies du 40° anniversaire de l’indépendance.

 Fathia l’Egyptienne, première Première dame du Ghana s’est éteinte le 31 Mai 2007, à 75 ans. Le Pape Shenouda a officié lors de ses obsèques. Etaient présents, le personnel de l’ambassade du Ghana au Caire, de nombreux diplomates africains en poste au Caire et de nombreux étudiants africains venus rendre hommage à une grande dame devenue un symbole pour le continent entier.

Fathia

Fathia

Photo de Randa Shaath sur Al Ahram Weekly

Parmi les trois enfants de Kwame et de Fathia, Gamal, Samia et Sékou, seul Gamal vit en Egypte. Il est journaliste, rédacteur en chef de la section des affaires internationales de l’hebomadaire en langue anglaise Al-Ahram weekly. Ce texte est en grande partie un résumé du récit de la vie de sa mère qu’il avait publié dans Al-Ahram Weekly en Septembre 2000.

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« En Ethiopie, les prisons pleurent en Oromo »

In english

Pendant qu’il me faisait le récit de son agression, je remarquais d’anciennes cicatrices sur les poignets d’Abdatta. Je l’ai interrogé sur ces blessures. « Ce sont les cicatrices des tortures que j’ai subies quand j’étais en prison en Éthiopie. » Abdatta a commencé à me raconter son incroyable et bouleversante histoire. Avant qu’il continue, je lui ai demandé s’il était d’accord pour que je publie son histoire. Il a accepté. Après avoir eu connaissance de l’intégralité de son témoignage, je lui ai encore demandé s’il était sûr de vouloir publier un récit si personnel. Il m’a dit qu’il tenait à ce que son histoire soit publiée parce qu’il voulait que nous sachions les persécutions endurées par son peuple, les Oromos vivant en Éthiopie. Il voulait que nous comprenions à quel point c’était douloureux d’être pris pour un Éthiopien, surtout en Égypte. « Je ne suis pas Éthiopien, je suis Oromo, les Éthiopiens sont ceux qui m’ont torturé. » Je pense qu’Abdatta a raison, il est important de publier son témoignage. Il me semble également important de montrer que les réfugiés en Egypte ne sont pas des migrants économiques, bien qu’ils viennent en grande partie de la Corne de l’Afrique, zone tourmentée par les guerres et les famines. Abdatta vivait confortablement dans son pays, il était promis à un brillant avenir et ne voulait pas quitter son pays, il y a été contraint.

L’histoire de ma famille

Je suis né en septembre 1984 dans une famille aisée. Mon père était un homme d’affaires prospère de la région d’Hararghe, Oromia à l’Est de l’Éthiopie. Il achetait les récoltes aux paysans des villages alentours et les revendait dans des grandes villes comme Harare ou Finfinne [Addis Abeba en langue Oromo]. Il avait aussi un grand magasin où il vendait toute sorte de marchandises. Je vivais dans une grande maison avec ma mère et mes 5 frères et sœurs. Mon père était un homme respecté et influent. Il voulait que le peuple oromo connaisse son histoire, sa culture, et sa langue. Il voulait que les gens n’oublie jamais le massacre de Chali Chalanko durant lequel des millions d’Oromos ont été tués sous le seul prétexte qu’ils étaient oromos. Les ancêtres de mon père figurent parmi ceux qui ont été torturés et tués. C’est la raison pour laquelle, il s’est autant impliqué pour la cause oromo. En 1991, il a rejoint le Front de Libération Oromo (OLF). C’était juste après la chute du régime socialiste de Mengistu et après qu’un gouvernement de transition soit mis en place. A cette époque, l’OLF faisait partie du gouvernement de transition et on entretenait l’espoir de pouvoir vivre pleinement notre identité oromo, de pouvoir parler et écrire notre langue ; ce qui était interdit sous le règne de Mengistu.

Mon père avait trois maisons. Nous vivions dans l’une d’elles, il utilisait une autre pour conserver les graines. Il fit don de la troisième et commença à y enseigner la langue oromo, l’Afan Oromo. Beaucoup d’Oromos, des jeunes, des vieux, des enfants, des femmes, des jeunes filles rejoignirent l’école de mon père pour apprendre le Qubee, l’alphabet ,dans leur langue. Mais en 1992, l’OLF se retira du gouvernement et mon père commença à être ciblé par le parti au pouvoir, le Front de libération du Peuple Tigray [le TPLF, principale force de la coalition toujours au pouvoir]. Mon père fut accusé d’enseigner la propagande de l’OLF plutôt que d’enseigner le Qubee. Ses propriétés furent confisquées puisqu’elles étaient considérées comme étant des propriétés de l’OLF, y compris, l’école, le magasin, notre maison. Finalement, mon père fut arrêté.

Après l’arrestation de mon père, ma mère décida de déménager et elle loua une petite maison. Avec l’argent qu’elle avait économisé, elle put ouvrir une petite cafétéria où elle vendait de la nourriture et du café pour subvenir à nos besoins. Le TPLF la surveillait : quelques uns de ses membres venaient de temps à autre dans son café, mangeaient et buvaient, puis s’en allaient sans payer.

A la fin de l’année 1993, les forces de sécurité du TPLF tuèrent mon père, son corps fut retrouvé peu après et enterré. Alors que nous étions réunis pour sa veillée funèbre, les autorités firent irruption. Elles voulaient savoir qui avait trouvé le corps et qui l’avait enterré. Elles raflèrent plusieurs personnes de la famille, dont ma mère, et les emprisonnèrent. Ils revinrent même arrêter Salih Amayu, la jeune femme qui s’occupait de nous. Nous étions trop jeunes et ne savions ni comment, ni où les trouver. Nous n’avons plus jamais entendu parler d’eux. Nous sommes devenus des orphelins.

Mes frères et sœurs et moi-même furent séparés et partirent habiter dans des villes différentes. Keyranas et moi retournâmes dans notre ville d’origine et vécûmes chez notre voisine Nouriya. Dursitu et Megarsa allèrent vivre à Mechara en Haraghe, chez un ami de mon père et ce jusqu’aux élections nationales de 2005. Après les élections, ils furent suspectés d’avoir des activités anti-gouvernmentales et furent accusés d’inciter les étudiants à voter pour des partis « anti-gouvernmentaux » ou pour l’opposition, ils disparurent peu après. Je n’ai plus jamais entendu parlé d’eux. Sebaha et Firomsa allèrent vivre avec notre tante maternelle Hakima à Hirna.

Mon histoire

Après avoir terminé l’école primaire, je suis allé au collège dans une autre ville et j’ai habité avec un ami de mon père. J’ai obtenu mon diplôme du secondaire avec les honneurs du jury et j’ai été accepté en classe préparatoire en 2004 avec deux des enfants de l’ami de mon père. Il nous a payé une chambre et a également payé mes frais de scolarité.

Ma première arrestation

En février 2004, l’Organisation Démocratique des Peuples Oromos ['OPDO est un parti politique à base ethnique né en dissidence de l'OLF, il rejoindra d'autres partis ethniques (dont le puissant TPLF) au sein du Front Démocratique Révolutionnaire des Peuples Éthiopiens, l'EPDRF, qui a remporté toutes les élections parlementaires depuis 1995 et est actuellement au pouvoir en Éthiopie] décide de déplacer la capitale de la région Oromia de Finfinne [Addis Abeba en oromo, qui est la capitale historique de la région] à Adema. Les Oromos ont organisé des manifestations massives pour contester cette délocalisation. J’ai moi-même participé à ces manifestations. La police est intervenue et a tiré sur les manifestants. Beaucoup de gens ont été tués. J’ai tenté de m’enfuir, mais la police m’a rattrapé. Ils m’ont battu, frappé avec leur matraque, cogné et fouetté avec des cordes. Puis, ils m’ont attaché les mains dans le dos et m’ont attaché à un arbre. Ils m’ont torturé cruellement. Ensuite, ils m’ont emmené sur les rives d’une petite rivière et ils m’ont encore torturé. Ils voulaient savoir pourquoi je participais aux manifestations, ils voulaient savoir mon affiliation politique ainsi que celle de ma famille. Ils m’ont relâché 24 heures plus tard après m’avoir fait signé un formulaire par lequel je m’engageais à ne plus prendre part à des manifestations contre le régime.

Ma deuxième arrestation

En 2005, il y a eu des élections parlementaires en Éthiopie [régime parlementaire]. Les parties d’opposition ont gagné dans tout le pays, mais l’EPDRF s’est auto-proclamé vainqueur. Les gens ont commencé à manifester massivement. Nombre d’entre eux ont été arrêtés, tués ou ont disparu.
Dans notre école, on avait un club qui œuvrait pour la défense de la langue et de la culture oromo. Ce club organisait des manifestations. Cependant, en raison des conditions que j’avais signées après ma première arrestation, j’ai refusé d’y participer. Une fois encore, la police a tiré sur les manifestants. Plusieurs de mes camarades de classe ont été touchés et deux amis sont morts.

Après les manifestations, la police s’est rendue dans mon école pour demander au directeur de lui remettre les noms de ceux qui avaient organisé la manifestation. Le directeur a répondu que les organisateurs étaient probablement les responsables du club ainsi que les 10 meilleurs étudiants. J’étais un élève brillant, le premier sur une classe de 92 élèves. Les policiers ont embarqué les responsables du club et les trois meilleurs élèves. Ils nous ont emmené en prison. La cellule était si petite. Je me souviens de l’immonde nourriture, de l’odeur de l’urine dans la cellule, des corvées quotidiennes et des interrogatoires quotidiens. Ils m’ont inlassablement interrogé sur les raisons de mon opposition au gouvernement, l’histoire de ma famille et ma connexion à l’OLF. Ils m’ont arrêté le 11 juin 2005 et ne m’ont relâché qu’en janvier 2006 avec des conditions draconiennes. Je devais adhérer à l’EPRDF, assister à tous leurs meetings et rapporter les activités de l’OLF. Lorsque je suis retourné en classe préparatoire, le directeur m’a annoncé que je ne pourrais passer le concours d’entrée à l’Université si je n’adhérais pas à l’OPDO. Je voulais finir mes études alors j’ai essayé d’adhérer au parti. Mais les responsables de l’OPDO m’ont fait savoir que je ne pouvais adhérer à leur parti, ni à l’EPRDF en raison des activités passées de mon père. Ils m’ont dit que si je devenais membre du parti, je m’empresserais de communiquer des informations à l’OLF. Finalement, on m’a donné ma chance de passer l’examen. J’ai obtenu d’excellents résultats au concours d’entrée et je suis entré en Février 2006 en faculté de technologie, au département d’ingénierie des ressources hydrauliques et de l’irrigation.

Après ma première année d’université, fin 2006, je suis rentré dans ma ville natale dans la région d’Haraghe afin de rendre visite à la femme qui s’était occupée de moi quand j’étais devenu orphelin. Alors que j’étais sorti voir un ami, elle m’a téléphoné et m’a informé que les autorités me recherchaient. J’avais entendu parler d’autres étudiants oromos arrêtés alors qu’ils rentraient dans leur famille, alors j’ai décidé de ne pas retourner chez elle. Je suis parti directement pour Finfinne [Addis]. Je ne suis plus jamais retourné dans la ville de mon enfance après cette date.

En 2007, le club de défense de la langue et la culture oromo de mon Université m’a demandé de faire parti de leur bureau. J’ai d ’abord refusé, mais ils ont insisté. J’ai demandé conseil auprès de mon chef de Département. Étant donné que le club n’était impliqué dans aucune activité politique et qu’il avait été établi avec l’aval de l’Université, il m’a dit que je pouvais y participé. Sur mon temps, libre, je suis devenu trésorier du club.

Ma troisième arrestation

Afin d’obtenir mon diplôme en 2009, je devais faire un stage dans le secteur des ressources hydrauliques. Je me suis rendu auprès de nombreuses agences gouvernementales. Dès que les responsables comprenaient que j’étais Oromo, originaire d’Oromia, ils me demandaient ma carte de l’OPDO. Étant donné le refus du parti de m’accepter comme membre, je me suis adressé à une ONG chinoise qui m’a accepté. J’ai rédigé et soumis ma proposition de stage mais mon chef de département m’a vertement répliqué que je devais obligatoirement travailler pour une agence gouvernementale. J’ai commencé ma quatrième année d’Université sans savoir où je pourrais effectuer mon stage.

En Mai 2009,le club a participé à un gros événement culturel. C’était un festival où toutes les nations d’Éthiopie exhibaient leur artisanat et des objets culturels. Les Oromos présentaient des bijoux et des costumes traditionnels, des affiches et des souvenirs. J’étais sur le stand et m’occupais de la caisse. Des officiels sont venus, ont pris un souvenir en forme d’arbre Odaa [e sycomore qui est l'emblème par excellence de la nation oromo] et sont partis sans payer.

Le jour suivant, j’étais en train de travailler sur un projet de recherche à la bibliothèque lorsqu’on m’a demandé de sortir. Dans le jardin de l’Université, j’ai trouvé des agents de police et les étudiants faisant partie du bureau du club. On a tous été embarqué à la station de police. Ils m’ont demandé pourquoi je vendais de la propagande OLF et pourquoi je récupérais des fonds pour l’OLF. La même nuit, ce 16 mai 2009, j’ai été transféré à la prison de Ziway. Là, ils m’ont sauvagement torturé. Ils m’ont emmené dans une cellule souterraine très obscure, je suffoquais là-dedans parce qu’il faisait si chaud et c’était si étroit. Ils m’ont laissé là, seul, pendant 15 jours et puis, ils m’ont transféré dans une autre cellule avec d’autres prisonniers.

A partir de ce moment, ils ont pris l’habitude de m’interroger une fois par semaine. Il me battait continuellement parce qu’il voulait que la douleur qu’ils m’infligeaient me fasse avouer des crimes que je n’avais pas commis. Durant la journée, je devais accomplir des corvées pénibles tels que creuser des trous, ramasser du bois pour le feu, et parfois, on allait arracher les mauvaises herbes dans les fermes des officiers. On devait casser des pierres et en faire des graviers. Ils nous torturaient en nous demandant de nous déshabiller et de nous allonger sur les graviers brûlants, puis ils nous battaient dans le dos. C’est comme ça que j’ai eu ces cicatrices [me montre son avant bras]. J’ai beaucoup d’autres cicatrices et plus particulièrement sur les genoux parce qu’ils nous obligeaient à marcher à genoux sur les graviers. Cette autre cicatrice [montrant une autre cicatrice sur son avant-bras]…ils m’ont brûlé le bras. Par deux fois, durant la nuit, ils m’ont conduit au lac Danbal. Là, ils m’ont dit qu’ils me tueraient si je n’avouais pas et ils m’ont plongé la tête dans l’eau. Ils avaient beaucoup d’autres techniques de torture…

Après avoir passé un an et quatre mois dans cette prison, j’ai pu enfin sortir, mais uniquement en raison de mon déplorable état de santé. Je souffrais d’une très grave pneumonie et de diarrhée constante causées par des conditions d’hygiène et une alimentation exécrables. J’étais devenu si faible qu’ils étaient persuadés que j’allais mourir… et moi aussi, je croyais que c’était la fin. Ils m’ont transféré dans un centre de soins. Je devais être de retour à la prison le 1er Octobre suivant et ce, quelque soit mon état de santé. Au centre de soins, j’ai rencontré un ancien camarade de classe qui a prévenu ma tante Fozyia. Quelques heures à peine après qu’elle ait reçu l’appel, elle est arrivé au centre. Le docteur l’a informée que mon état de santé était mauvais au point que je ne pouvais être pris en charge au centre. Avec l’aide d’un de ses clients, un homme d’affaires qui lui achetaient des meubles, elle put me faire sortir du centre de soins. Elle a payé une caution de 40000 Birr éthiopienne [près de 2000 Euros] et a dû signer un papier stipulant qu’elle s’engageait à me ramener dans 25 jours.

J’ai été transféré au Black Lion Hospital où je suis resté 5 jours en soins intensifs puis, ils m’ont transféré au Saint Paul’s Hospital pour finir mon traitement. Mon frère et ma tante ont dit que je ne pouvais pas retourner en prison, que je devais m’échapper. Ils ont trouvé un passeur qui pourrait m’aider à passer la frontière avant la date à laquelle je devais retourné en prison et ont organisé mon évasion.

Note Le titre donné à ce texte a été prononcé par Abdatta à une autre occasion alors que nous discutions de la situation des Oromos en Éthiopie. D’après certaines sources cités par Al-Jazeera, les Oromos représentent près de 90 % des prisonniers politiques en Éthiopie.

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“He is Ethiopian, we have to kick him. They are the people who cut our water.”

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Oromo protest has entered its fourth week. Oromo refugees are protesting against the increasing violence they have been facing in Egypt since the beginning of the Nile crisis between Egypt and Ethiopia. International documents assign “Ethiopia” as the official origin of Oromo refugees, often against their consent. Egypt, the country of asylum for Oromo refugees, is in conflict with Ethiopia over the gigantic dam Ethiopia is building over the Blue Nile. The beating of an Oromo interpreter earlier this month, as well as the evictions of others from their flats or apartments, have probably created the need for Oromos to voice their grievances publicly.

I met the Oromo interpreter, Abdatta and asked him to tell me what happened to him on Thursday evening on the 6th of June, 2013.

I was in Maadi, on my way back after I visited a friend. Suddenly, two guys approached me. One was older and he had a stick with him. I knew the other one, he is working as a broker, some kind of estate agent who is working in the neighborhood. They asked me : “Where do you come from?” I replied I was a Somali. They said “Why are you lying? We know you are Ethiopian” They pushed me again and again until I was pushed against the cars parked in the street. The oldest man gave me a blow with his stick. The broker slapped me. I tried to defend myself. At that moment, I saw people coming to us. When the others asked “Where is this guy from?” He replied “He is Ethiopian, we have to kick him. They are the people who cut our water.” Some people in the group started to make pig sounds. They had knives and chains and they started to beat me[1]. One of my friends, I was with few minutes before intervened when I was about to be stabbed. They ran after him. The others went on to beat me, to kick me all over my body. I had to do something. I don’t know how I managed to do that, but I found a way to sneak out and I ran. But not for long, they ran behind me and one of them tackled me from behind and and I fell. All of them arrived and hit me with a stick or jumped on me. I saw then that I was very close to the building of my friend where I came from. Then, the building caretaker opened the door. He recognized me because he had opened the door for me when I went out few minutes before. The caretaker begged them: “Please don’t beat him, I know him, his friend is in the building.” Then, the crowd started to insult him “You are also an Ethiopian” “All of you are beating this guy?”the caretaker asked. While they were talking, I managed to walk on my knees and I entered the building and ran upstairs. The guy who had the knife caught up with me. We fought, I managed to push him aside and was able to reach the flat of my friend on the 5th floor. I was covered with blood and had huge bumps on my head.

I received first aid and we called Gumi [an Oromo social worker]. He arrived and took me by taxi to the police. The guy who helped me when I was about to be stabbed also came with us. At the police station, they were two policemen and they refused to take my complaint. Gumi insisted “This guy is injured, we need to report.” I showed them my ID. When he saw my nationality, one of the policeman replied “This is common.”The policeman said to the three of us, “Look at me,” putting his hand on his gun attached to his belt and said, “one bullet is enough for the three of you” and he pointed his finger to us.

After a long discussion during which they said that they did not want to write police report for Ethiopians, another policeman came and said, “We have to write a report for these people.” Then, he told me to write my complaint in my own language and then to give it to my friend to have it translated. I wrote the complaint in Oromo language, Afan Oromo, and Gumi translated it into Arabic. The policeman who asked to write down the report said “So you face this problem because you are Ethiopian?” I said yes. He nodded and said it was ok. He asked another policeman to drive us to the police clinic. The guy took us there. At the police clinic, the staff at the reception asked me to pay 20 pounds. Then, they asked to show them my ID. They saw my nationality and repeated several times “Nationality Ethiopian?!” I replied “Yes I am” as many times as they asked. As you are Ethiopian, you have to pay 40 pounds. I asked “why?” “Because you cut our water and now you have to accept all our orders.” I paid 40 pounds and we went inside.

A doctor came in, sat in front of me and started laughing. He was laughing, laughing, laughing. “Why are you laughing?” we asked. He replied “I can see that you are injured all over your body, but it is not about you, it is about something else.” But why, he did not reply. Then, he said, “to do a certificate for you is useless. I know you are injured, but it is useless.”Eventually, he did the certificate. We went back to the police station, we gave them the certificate and they gave us a file number to follow up with the complaint.

[1]Since the revolution, a lot of Egyptians are carrying arms.

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Témoignage : « On doit le frapper. Il fait partie de ces gens qui coupent notre eau.”

Les manifestations des Oromos devant le Haut Commissariat aux Réfugiés en sont à leur troisième semaine. Ils protestent contre l’augmentation des actes de violences à leur encontre en Égypte ces dernières semaines. Des actes qui se sont multipliés depuis le début de la crise entre l’Éthiopie, leur pays d’origine, et l’Egypte, le pays d’accueil en raison de la décision d’Addis Abeba de construire un immense barrage sur le Nil. Le passage à tabac d’un interprète Oromo, il y a un peu plus de trois semaines a sans doute catalysé le besoin pour les Oromos d’exprimer publiquement leurs inquiétudes.

J’ai rencontré Abdatta, l’interprète oromo, et je lui ai demandé de nous raconter ce qui lui était arrivé ce jeudi 6 juin 2013.

“J’étais sur le chemin du retour après avoir rendu visite à un ami. Tout d’un coup, deux types se sont approchés de moi. L’un était plus âgé que l’autre et avait un bâton. Je connaissais l’autre, c’est un broker qui fait office d’agent immobilier dans le quartier.

Ils m’ont demandé “D’où tu viens?” J’ai répondu que j’étais Somalien. I ont dit. “Pourquoi tu nous mens? On sait bien que t’es Éthiopien . Ils m’ont poussé, poussé, jusqu’à ce que je me cogne aux voitures garées dans la rue. Le plus âgé m’a donné un coup avec son bâton  Et l’autre m’a giflé. J’ai tenté de me défendre. Des gens se sont rapprochés. Quand ils ont demandé “D’où vient ce mec?”, le broker a répondu “c’est un Éthiopien  on doit le frapper. Il fait partie de ces gens qui coupent notre eau.” Des personnes dans le groupe ont commencé à faire des bruits de cochon. Ils avaient des couteaux et des chaines et ils ont commencé à me frapper[1].

Un ami, avec qui j’étais quelques minutes auparavant, est intervenu au moment où le broker allait me frapper avec son couteau. Du coup, les autres se sont mis à lui courir après. Le reste du groupe à continuer à me frapper…fort…partout. Il fallait que je tente un truc. Je ne sais pas très bien comment j’ai pu me sortir de là, mais j’ai pu me faufiler et j’ai  couru. Mais pas pendant longtemps, il m’ont rattrapé et m’ont fait tombé en me faisant un croche-pied. Ils me sont tous tombé dessus, m’ont donné des coups de bâton et m’ont sauté dessus à pieds joint. Je me suis rendu compte que j’étais très proche de l’immeuble de mon ami d’où je venais. Le gardien de l’immeuble a ouvert la porte et m’a reconnu parce qu’il m’avait ouvert quand j’étais sorti quelques minutes auparavant. Il leur a demandé “Arrêtez de la frapper, je connais ce garçon, il a un ami qui habite ici”  Les gens se sont mis à l’insulter, à le traiter d’Éthiopien. Il leur a répondu “Comment ça se fait que vous soyez si nombreux à taper un garçon seul.” Pendant qu’ils parlaient, j’ai réussi à me sortir de là, en marchant sur les genoux. J’ai pu rentré dans l’immeuble et j’ai couru dans les escaliers.

Le type avec le couteau m’a rattrapé. On s’est battu et j’ai réussi à me dégager et à atteindre l’appart de mon ami au 5° étage. J’étais couvert de sang et j’avais d’énormes bosses sur la tête. J’ai reçu les premiers soins et j’ai appelé Gumi [un travailleur social Oromo]. Dès qu’il est arrivé, nous sommes partis au poste de police. L’ami qui avait empêché que je me fasse poignarder était là aussi. Au commissariat, il y avait deux policiers qui refusaient de prendre ma déposition. Gumi a insisté “Il est blessé, on doit faire une déposition”. Je leur ai montré ma carte de réfugié. Quand ils ont vu ma nationalité, un des policiers a dit “C’est normal”. Et puis, il nous a dit “Regardez-moi bien”, il a mis la main sur la poche de son revolver “une balle, c’est assez pour vous trois” et il a pointé son index sur nous. Au cours de la longue discussion qui a suivi, ils ont répété qu’ils ne prenaient pas les dépositions des Éthiopiens  Finalement, un troisième policier est arrivé et a dit “Nous devons prendre la déposition de ces gens”.

Il m’a demandé d’écrire ma déposition dans ma langue et de la faire traduire par mon ami. J’ai écrit ma déposition en oromo et Gumi l’a traduite en arabe. Le policier a jeté un coup d’oeil à ma déposition et m’a dit “Si je comprend bien, vous avez des problèmes parce que vous êtes Éthiopien  J’ai répondu affirmativement. Il a fait un mouvement de tête et a dit que c’était bon. Il a demandé à un autre policier de nous conduire à l’hôpital de la police. A la réception, on m’a demandé 20 Livres Égyptiennes  Et puis, on m’a demandé ma carte d’identité. Quand il a vu ma nationalité, le réceptionniste a demandé à plusieurs reprises “nationalité éthiopienne?” Et à chaque, j’ai répondu oui. “Comme vous êtes Éthiopien  vous devez payer 40 Livres. J’ai demandé la raison. “Parce que vous coupez notre eau et maintenant vous devez faire ce qu’on vous dit” J’ai payé les 40 Livres et je suis rentré. Le Docteur est arrivé, il s’est assis en face de nous et s’est mis à rire. On lui a demandé ce qui le faisait rire. Il a répondu “je vois bien que vous avez des blessures partout, mais je ne ris pas de vous, c’est au sujet de quelque chose d’autre”. “Alors quoi?” Il n’a pas répondu. Il a seulement dit que c’était inutile de faire un certificat médical. “Je vois bien que vous êtes blessé, mais ça sert à rien”. Finalement, il a fait le certificat. Nous sommes retournés au commissariat pour le donner aux policiers. Ils nous ont remis un numéro de dossier pour qu’on puisse suivre la plainte. »

Ces faits remontent au 6 juin dernier. Abdatta a récupéré le reste de la semaine, il a gardé des douleurs dans les reins pendant longtemps. Il va bien maintenant, physiquement en tout cas. Peu de temps après cette attaque, le propriétaire lui a donné une semaine pour vider les lieux. Avec sa femme et leur nouveau né, ils ont emménagé chez un couple d’amis. Aujourd’hui, il cherche un appartement pour lui et sa petite famille au 6 Octobre.

 

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Les réfugiés éthiopiens refusent de faire les frais de la crise égypto-éthiopienne

Ils étaient déjà plus d’une centaine ce dimanche matin à 8.00 et leur nombre a grossi au cours de la journée. Tous habillés de T-Shirt orange, les couleurs de leur association, United Oromos Refugees en Égypte, ils sont venus protester contre la vague de violence dont ils sont victimes depuis quelques jours.

protection
Vives tensions entre l’Égypte et l’Éthiopie

Les relations entre les Égyptiens et les Éthiopiens en Égypte sont à l’image des relations egypto-éthiopienne, continuellement tendues avec des périodes de crises. Au Caire, depuis quelques semaines, les brimades se sont transformées en coups. Les violences subies actuellement par les réfugiés éthiopiens ont pour cause la décision prise par Addis Abeba de détourner les eaux du Nil Bleu afin d’alimenter un gigantesque barrage hydroélectrique près de la frontière soudanaise. L’Égypte étant presque intégralement dépendante du Nil et recevant 85% de ses ressources en eau de l’Ethiopie, cette annonce a provoqué une véritable onde de choc.

Les journalistes, analystes et politiciens égyptiens ont vertement critiqué la décision unilatérale prise par l’Éthiopie et l’option d’une action militaire est parfois envisagée. Chauffés à blanc par cette affaire, certains nervis des quartiers populaires ont décidé de passer à l’action. On a eu vent ça et là de passages à tabac. D’autres témoignages d’Éthiopiens rapportent des refus de soin, des évictions de logement ou encore des licenciements. Et puis jeudi soir, c’est un interprète Oromo des Nations Unies qui a été roué de coups dans son quartier de Maadi au Caire. En raison de sa fonction d’interprète, au service des Nations Unies et de la communauté réfugiée éthiopienne, cette attaque a eu une plus grande résonance. Et c’est sans doute ce qui a poussé les Oromos à venir en nombre manifester leur colère mais surtout leur inquiétude face à ce déferlement de violence et à ces discriminations.

tous

Attaquer des Éthiopiens en Égypte en représailles après les décisions du gouvernement éthiopien va bien plus loin que le simple amalgame grossier. Ces gens ont quitté leur pays parce qu’ils y étaient persécutés par leur gouvernement et ont trouvé refuge en Égypte. L’une des affiches formulait ainsi cette idée “Nous sommes des victimes du gouvernement éthiopien”. Des personnages publiques ont d’ailleurs recommandé que l’Égypte soutienne l’opposition égyptienne pour déstabiliser le régime d’Addis Abeba.

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Source : @aboughazala

 

A noter, le drapeau égyptien brandi tout au long de la manifestation au milieu des drapeaux oromos comme pour rappeler que “nous ne sommes pas des ennemis”.

drapeauegyptien

Le HCR par la voie de son représentant régional, Mohamed Dayri, a réagi rapidement en publiant un communiqué de presse. Il enjoint les Égyptiens a protéger l’intégrité physique des Éthiopiens. Il rappelle également que ces réfugiés ont fui leur pays afin de trouver un sanctuaire en Égypte. Et de rappeler qu’il y a 2608 réfugiés et demandeurs d’asile Éthiopiens présents sur le territoire égyptien.

Couverture des médias ou propagande?

La couverture médiatique des manifestations ainsi que des violences exercées contre les Éthiopiens prend une ampleur inespérée en Égypte. On regrettera cependant, la trop grande place accordée par les médias au barrage éthiopien lorsqu’ils couvrent les manifestations. Quelques responsables oromos se sont exprimés sur ce sujet, disant qu’ils s’opposaient à l’ouvrage hydraulique. Bien que les questions de barrage soient loin d’être leur priorité ; c’est par cet angle que les manifestations sont couvertes. Il ne fait aucun doute que sans cette crise égypto-éthiopienne, la couverture aurait été bien moindre.

Dans Al-Ahram online, notamment, la moitié de cet article est consacrée à la manifestation et l’autre moitié à la crise autour de la construction du barrage. Cependant plus de la moitié de la première partie couvrant la manifestation mentionne l’opposition des manifestants à la construction du barrage alors qu’à notre connaissance aucune banderole ne mentionne une opposition franche à l’exception d’une disant “Nous n’avons rien à voir avec le barrage”.

Cette récupération par les médias égyptiens des manifestations oromos fait le bonheur des pro-barrage éthiopiens, à l’instar de ce média éthiopien basé dans l’Arizona et qui titre : “Les réfugiés pro-OLF au Caire manifestent contre le barrage Renaissance éthiopien”. L’OLF (Front de Libération Oromo) est une organisation politico-militaire indépendantiste, qualifiée de terroriste par Addis Abeba et dont l’existence justifie toutes les exactions, emprisonnements et tortures à l’encontre d’Oromos suspectés, plus souvent à tort qu’à raison, d’affiliation avec ce mouvement. Le titre tente de faire passer l’idée que ces manifestations sont le fait de “pro-terroristes” se dressant contre la construction du barrage éthiopien.

Cette démonstration est reprise dans un autre blog dans lequel l’auteur, Daniel Berhane, qualifie les manifestants de « 5° colonne ».

Certains commentateurs de ce même article affirment que les manifestations oromos sont orchestrées par le gouvernement égyptien.

Entre autre “Tourist Dila” rapporte « … Pour vous dire la vérité, j’ai un ami qui vit en Egypte […] Des Égyptiens, probablement des agents de sécurité, lui ont demandé de joindre les manifestations en lui tenant des promesses, des opportunités d’embauche, un passeport et des opportunités de voyager dans n’importe quel pays. [Mon ami] a ajouté que les gratifications augmenteraient en fonction des personnes qu’il serait capable de faire venir. »

Au final, d’un côté comme de l’autre, on relègue bien loin les vrais problèmes d’insécurité et de discrimination dont sont victimes les Éthiopiens. On ne mentionne les manifestations des Oromos que dans la mesure où elles servent la propagande de l’un ou de l’autre camp dans leur escalade verbale.

Il est urgent que les blogeurs et les journalistes indépendants se focalisent sur l’essentiel afin de contribuer à la désescalade de la crise égypto-éthiopienne et afin de porter à la connaissance du grand public ce qu’implique être un réfugié. Beaucoup d’Égyptiens se sont mobilisés de façon exemplaire pour organiser l’accueil des réfugiés syriens. Les structures mises en place sont à la hauteur de la grave crise que nous traversons. Mais il ne faut pas oublier qu’un réfugié est un réfugié, quelque soit son ethnie, sa nationalité, sa religion, son genre, sa couleur de peau. A ce titre, les Éthiopiens et tous les réfugiés du continent africain qu’accueille l’Égypte devraient pouvoir jouir du même respect et ne pas être victime une nouvelle fois de persécution dans leur pays d’accueil.

Hormis la photo taguée, toutes les photos proviennent de UnitedOromoRefugees- Egypte, principale organisatrice des manifestations.

Note : Les Oromos constituent presque le tiers des 91 millions d’Ethiopiens et sont légèrement plus nombreux que les Amharas. Les mouvements indépendantistes oromos tes que l’OLF considèrent qu’ils vivent sous le joug de l’Etat colonial éthiopien qui tente de lui imposer sa langue, l’amarhic au détriment de leur propre langue.

Ces données officielles sont contestées. Les Oromos affirment représenter la moitié de la population en Éthiopie, soit 45,5 millions d’individus. Ils ne se reconnaissent pas non plus comme « Éthiopien » et n’utilisent que le gentilé « Oromo » pour se définir (via @oromopress). J’ai beaucoup hésité au cours de la rédaction de l’article à utiliser l’un ou l’autre des gentilés. Pour résumé, on peut dire qu’ici, Oromo doit se comprendre au sens ethnique et Éthiopien au sens nationalité/citoyenneté. Par ailleurs, si les Oromos sont ceux qui protestent actuellement, tous les Éthiopiens sont concernés par la vague de violence qui pourrait également toucher, par amalgame, les réfugiés Somaliens et Érythréens.

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Amani, 30 ans, femme de ménage « Je ne voterai pas, je n’y comprends rien »

Elle est la seule personne dans ce pays avec laquelle je peux avoir une conversation sérieuse en arabe. Elle a une prononciation claire et sait utiliser les mots qu’il faut pour se faire comprendre. C’est une fille intelligente qui illustre malheureusement trop bien la panne de l’ascenseur social dont j’avais déjà parlé dans cet article sur la décomposition du système éducatif égyptien. Elle aurait sans aucun doute fait une brillante étudiante. Un jour, elle m’a confiée qu’elle aurait voulu faire des études d’informatique pour être programmeuse. Mais voilà, Amani a dû lâcher l’école précocement et elle gagne difficilement sa vie en faisant des ménages. Elle vient de temps en temps chez moi pour m’aider à nettoyer l’appartement. Elle travaille vite et bien, et elle est honnête; nous nous connaissons depuis presque 5 ans.
Si elle pouvait travailler tous les jours, elle gagnerait 150 Euros par mois, mais en ce moment, je crois qu’elle n’a même pas trois jours de travail par semaine. Son mari est chauffeur de microbus (quand il a du travail) et doit toucher une centaine d’Euros par mois. Ils louent un appartement dans le quartier populaire du 6 Octobre pour 80 Euros par mois où ils vivent avec leurs deux jeunes enfants. Avant, ils louaient un autre appartement, mais le propriétaire a décidé subitement de remonter le loyer d’une dizaine d’Euros, ils avaient déjà du mal à boucler leur budget mais là, ils n’ont pas pu suivre et se sont retrouvés à la rue. Amani et son mari sont Sa’ïdi, c’est-à-dire qu’ils sont originaires du Sud de l’Egypte, de Louxor plus précisément.

« Moubarak ne me fait pas peur »

Je me souviens lui avoir demandé le 27 janvier 2011 ce qu’elle pensait de la grande manifestation qui avait eu lieu deux jours plus tôt et du mouvement de contestations qui se poursuivait autour de Tahrir. J’ai su en entendant sa réponse que quelque chose avait profondément changé en Egypte et qu’il se pourrait bien que la foule rassemblée à Tahrir arrive à ses fins : renverser Moubarak. “Je n’ai pas peur de lui, m’avait-elle dit, je serai même capable d’aller lui dire en face qu’on ne veut plus de lui, qu’il faut que ça change. On est prêt à tous descendre dans la rue pour manifester”. J’avais jusque-là suivi les frémissements de la contestation massive qui allait naître en Egypte via les gazouillis de Twitter, un espace occupé par des gens éduqués, plutôt aisés et pour ceux que je suivais (anglophones) très occidentalisés. Une jeunesse qui voulait une autre Egypte sur le modèle de ce qu’ils avaient eu l’occasion de voir ailleurs. Avec Amani, je me rendais compte que les aspirations des classes aisées avaient des échos profonds dans les classes plus populaires. Et surtout, qu’ils n’étaient plus terrifiés par le régime.
Il aura suffi d’une petite dizaine de jours pour que Amani prenne peur. Il faut dire, que nous étions passés par des journées terriblement anxiogènes, la police omniprésente avait complètement disparu, les prisons avaient été ouvertes et un bon nombre d’entre nous avait passé une ou plusieurs nuits blanches à surveiller les allers et venues dans la rue. Moubarak s’accrochait à son poste. On ne voyait pas l’issue et on craignait le pire à savoir que l’armée, pour l’instant neutre, ne s’aligne sur le pouvoir et se retourne contre les manifestants. “Ca suffit, m’a dit Amani, il [Moubarak] a dit qu’il ne se représenterait pas aux prochaines élections, maintenant, il faut arrêter les manifestations.”

“Je ne voterai pas au référendum constitutionnel”

Quelques jours avant le référendum pour ou contre le projet de constitution égyptienne, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander pour quoi elle allait voter.
“Je n’irai pas voter parce que je ne sais pas si la constitution est bonne ou mauvaise. Je l’ai un peu lue, mais je n’y comprends rien.” Je lui ai demandé si elle avait écouté les arguments des uns et des autres en faveur de ou contre la constitution. Elle m’a dit que oui, elle les avait écoutés “mais ils sont surtout les uns contre les autres. Quand je les écoute, je trouve que les deux camps ont raison et au final, je ne sais toujours pas si la constitution est bien ou pas bien.”
Elle a ajouté que tous les gens qu’elle connaissait ne savait pas non plus que penser de la constitution et n’iraient probablement pas voter. J’avais entendu que l’imam d’une des mosquées du 6 Octobre avait exhorté ses fidèles à voter pour la constitution et que ceux qui s’abstiendraient ou pire voteraient contre étaient contre la loi de Dieu et donc considérés comme des infidèles. La colère des orants à la sortie de la mosquée avait été telle qu’une bagarre avait éclaté. Je raconte l’incident à Amani qui me répond que l’imam de la mosquée de son quartier a fait le même coup, les hommes sont tous sortis. Ca l’énerve que les imams se mêlent de lui dire ce qu’elle doit faire ou penser…

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