Les graves accusations et menaces de commentateurs égyptiens envers les Américains

FacebookTwitterGoogle+Partager

La lente détérioration des relations américano-égyptiennes (2° partie)

Seulement 16% des Républicains et Démocrates pensent qu’il faut s’investir davantage en Égypte. Obama et son administration ont d’autres priorités dans la région, tel que le nucléaire iranien ou encore le désarmement de la Syrie. Fin Octobre, alors qu’Israël et les États du Golfe reprochent à l’administration américaine de ne pas davantage soutenir l’Égypte dans cette période délicate, Susan Rice déclare “On ne peut pas être accaparé, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 par une seule région, aussi importante fut-elle…Il [Obama] a pensé que c’était le moment de prendre du recul et de réévaluer, de manière critique et sans aucune restriction, la façon de concevoir la région.”

Appliquant la formule bushienne du “ou bien vous êtes avec nous, ou bien vous être contre nous [cad avec les terroristes]”, beaucoup d’observateurs égyptiens voient dans ce retrait américain le signe clair de la réprobation de Washington face à la destitution de leur protégé, Morsi.

Les rumeurs et les complots.

Les théories du complot ont toujours existé en Egypte. Mais habituellement, c’était sur Israël que courraient les principales rumeurs. On se rappellera ainsi l’épopée des requins croqueurs de touristes envoyés par le Mossad sur les côtes égyptiennes de la Mer Rouge. Depuis quelques temps, les Etats-Unis sont devenus la cible privilégiée des complotistes égyptiens. On avait ainsi vu, dans un article précédent, comment une marionnette très populaire Abla Fahita est accusée d’être une espionne à la solde de la CIA.

Tahani el-Gibali accuse les Américains de soutenir les terroristes égyptiens

Fin août 2013, Tahani el-Gibali, ex-vice-présidente de la Haute Cour Constitutionnelle en Égypte (et première femme à atteindre un tel niveau dans une juridiction), expliquait sur la chaîne publique “La Une” au cours du show TV Bitna el-Kabir, que le monde saurait bientôt les tenants et aboutissants du complot américain visant l’Égypte et qui expliquent pourquoi les États-Unis soutiennent avec tant de véhémence les terroristes Frères Musulmans et s’opposent à leur jugement. Elle a aussi indiqué que le propre frère d’Obama était l’un des architectes du financement de l’organisation internationale des Frères Musulmans.

Tahani al-Gibali lors de l'émission sur "La Une"

Tahani al-Gibali lors de l’émission sur « La Une »

Pour le journal Al-Wafd, Obama est un membre de la confrérie des Frères Musulmans

Quelques jours plus tard, un journal égyptien à grand tirage, al-Wafd, fait sa Une en dépeignant Obama sous les traits de Satan en raison de son soutien à l’opposition syrienne.

Pour Al Wafd : Obama est Satan

Pour Al Wafd : Obama est Satan

Morsi avait ouvertement soutenu l’opposition syrienne et appelé de ses vœux le départ d’Assad. Le régime actuel semble prendre le contre-pied total bien qu’il n’y ait pas eu, à ma  connaissance, de déclaration officielle. En Égypte, les réfugiés syriens d’abord accueillis comme des frères révolutionnaires sont devenus totalement indésirables. Leur vie est devenue un tel enfer que beaucoup de Syriens tentent de quitter clandestinement l’Égypte. Al-Wafd ne se contente pas de faire des dessins de mauvais goût, il titre également en première page sur l’appartenance de Barack “Hussein” Obama à la confrérie des Frères musulmans.

ObamaisMBLe journal prétend que le Président américain a rejoint la mouvance des Frères Musulmans alors qu’il vivait en Indonésie. Obama a effectivement vécu à Jakarta avec sa mère, son beau-père et sa demi-soeur de 1967 à 1971, soit entre l’âge de 6 ans et l’âge de 10 ans. Le demi-frère d’Obama : Malik Obama est, quant à lui, accusé d’appartenir à la nébuleuse al-Qaïda. El-Gibali l’avait accusé d’être le grand architecte du financement des Frères Musulmans mais sans le nommer. Le journal révèle également que le propre fils de Khairat al-Shater, premier adjoint du Guide Suprême des Frères Musulmans emprisonné depuis le 5 juillet 2013, dispose d’informations prouvant les liens très forts existant entre Obama, Morsi et le meurtre du consul américain à Benghazi.

En Égypte, ces informations sont surtout disponibles en arabe, mais on peut les trouver en anglais sur de très nombreux sites conspirationnistes (et anti-Obama), sur des sites islamophobes tels que JihadWatch ou encore des sites syriens pro-Assad.

Si Al-Sissi est tué : « ça sera une révolution pour abattre les Américains dans la rue »

En Égypte, on a franchi en janvier un pas supplémentaire en passant de la théorie du complot aux mesures coercitives qui s’imposaient contre les comploteurs. Mostafa Bakry, éditorialiste, auteur et ex-député habitué des plateaux TV a physiquement menacé les Américains de représailles le 13 janvier dernier. Il s’exprimait lors d’une émission à forte audience sur la TV privée CBC ouvertement pro-armée.

Mostafa Bakry au cours de l'émission sur CBC

Mostafa Bakry au cours de l’émission sur CBC

La vidéo (en arabe sous titrée en anglais) peut être visualisée sur Youtube. Ci-après un résumé/retranscription (en citation) de ses propos.

[Le Qatar et la Turquie ont soutenu (entre autre financièrement) l’Égypte pendant la présidence de Morsi. Morsi renversé, c’est l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis qui sont entrés en jeu.] Mostafa Bakry sait que les Turcs souhaiteraient attaquer les Émirats Arabes Unis, mais qu’Erdogan pense que ce n’est pas le bon moment. Par ailleurs, explique l’éditorialiste, les Américains ne pardonneront jamais aux Saoudiens leur soutien au gouvernement actuel égyptien. D’ailleurs, la réconciliation entre les États-Unis et l’Iran est bien la preuve du mépris affiché par les États-Unis pour les pays du Golfe. Puis Bakry rentre dans le vif du sujet.

“Il y a un complot pour tuer le Général Sissi, et les services de sécurité sont parfaitement au courant. Les acteurs impliqués ne sont pas seulement à l’intérieur mais également à l’extérieur. Ils ont fait la même chose pour Benazir Bhutto. A ce moment-là, la porte pour les nominations [des candidats pour la présidentielle] sera close et les élections se joueront entre deux ou trois candidats.”

Un autre invité l’interrompt en disant que le peuple ne permettra pas une telle chose, qu’il y a aura une révolution, la troisième révolution.

“Cette fois, ça sera une révolution pour abattre les Américains dans la rue. On ne les lâchera pas, personne ne les lâchera. Si le peuple égyptien gronde, nos ennemis seront l’Amérique, Obama et leurs sbires ici [en Égypte]. Que quiconque s’approche de lui [Al-Sissi], que quiconque essaye de toucher au général Al-Sissi, les Égyptiens feront barrage aux traîtres et aux criminels et nous les tuerons dans leur maison. Et ceci est un avertissement pour tous, petits et grands, nous rentrerons dans leur maison et nous les tuerons un par un. Nous ne permettrons jamais qu’un crime soit commis ou que soit commise la moindre tentative d’atteindre l’homme que nous considérons comme le sauveur de ce pays. Et ceci est un avertissement pour Obama et ses insignifiantes marionnettes du groupe terroriste en Égypte. Il faut qu’ils comprennent ce message très clairement.”

Puis vient un grand moment de journalisme lorsque le présentateur demande “Je ne vous interrogerai sur la source de vos informations… Mais êtes-vous sûr de cela?”

Mostafa Bakry confirme qu’il en est sûr à 100%. Un autre invité abonde dans son sens.

“ Il y a un complot sophistiqué et déjà prêt pour tuer le général Al-Sissi afin qu’il ne devienne pas président parce qu’ils croient qu’il deviendra un nouveau Nasser. Obama a perdu et prend cette défaite pour une défaite personnelle. Obama a perdu et le nouveau projet pour le Moyen Orient est arrêté. Les pays arabes sont plutôt en sécurité maintenant.”

Bakry est sur le point de mentionner un chercheur quand il est interrompu par le présentateur.

Journaliste : Et que vont-ils faire des 30 millions qui sont sortis [dans les rues le 30 juin]? Et les millions qui descendront demain et après demain?

« Non. Nous aurons 90 millions bombes à retardement. [plus menaçant que jamais] Si quelque chose arrive au Général Al-Sissi, il n’y aura plus un seul Américain sur la surface de la Terre, ni ici, ni à l’étranger, on ne restera pas silencieux. Et Obama en portera la responsabilité personnellement. Et  nous tuerons les criminels et les traîtres dans leur maison. [...] Est-ce que vous croyez qu’ils vont nous intimider et nous terroriser? On va aller les chercher par la peau du cou, un par un. Ils croient qu’ils peuvent intimider et terroriser les gens? Non, c’est bien plus simple que ça. C’est une bataille, nous allons nous battre et nous tuerons ou nous serons tués mais on ne permettra pas au chaos de se répandre dans ce pays. Allons-nous laisser la clique d’un traître fantoche détestable et corrompu contrôler la destinée de ce pays? Allons-nous laisser les voyous qu’ils ont embauché devenir des instruments pour menacer la sécurité et la stabilité de ce pays? Ceci est un message pour tous ceux qui sont concernés, grands ou petits. Vous êtes encerclés par 90 millions d’Égyptiens. [...] laissons-les se retirer et montrer un peu de respect pour eux-mêmes ou alors la colère du peuple égyptien sera immense. S’ils s’imaginent qu’ils peuvent exécuter leur plan, et vivre tranquillement chez eux, je jure par Dieu, que nous les ramènerons de chez eux. Aucun Egyptien ne restera silencieux à un quelconque affront fait à un homme fort, respectable et patriote, il pourrait sauver le pays. Non, Al-Sissi, on l’a dans la peau, non pas parce que c’est un personnage ou qu’on l’aime, non, mais parce qu’il est une valeur nationale, il a triomphé pour le pays et parce qu’il a repris l’Égypte à ceux qui l’avaient kidnappé et qui n’ont ni patriotisme, ni loyauté, ni religion…On ne se taira pas.”

Face au tollé provoqué par ces déclarations, l’homme a dû revenir sur ses propos en disant “je suis opposé à toute forme de violence, y compris la violence à l’encontre des Américains dans la rue”. “Mon intention était de mettre en lumière l’indépendance égyptienne, et notre refus affirmé de n’autoriser aucun acteur extérieur, fut-il les États-Unis ou tout autre acteur, à interférer dans les affaires égyptiennes.”

A noter que l’article de The Guardian d’où est tiré la citation ci-dessus se termine en précisant que les vues de ce monsieur ne reflète pas les pensées du peuple égyptien qui ne pense qu’à une chose : c’est que les touristes reviennent. C’est sans doute vrai pour les professionnels du tourisme et ceux qui en dépendent, mais le sentiment anti-américain est sans doute le sentiment le mieux partagé en Egypte (y compris chez les sympathisants des Frères Musulmans) et Bakry savait qu’il saurait trouver une oreille attentive, voire déjà acquise. Les événements récents, comme le lynchage de journalistes montrent l’inquiétante dérive causée par la xénophobie des médias et de ceux qui les animent.

Le Middle East Monitor dans un article faisant  référence à la Une accusatrice du Wafd, prend le contre-pied des thèses conspirationnistes en vogue en Égypte. L’article dit que l’administration américaine si elle n’a pas activement soutenu, a été très satisfaite de le destitution de Morsi par les militaires, qu’elle se refuse d’appeler “coup d’État”. Elle a ensuite montré bien peu d’hésitation à accepter le nouvel homme fort. Par ailleurs, les pays alliés aux États-Unis, Arabie Saoudite et Émirats Arabes Unis se sont précipités pour soutenir le nouveau régime. “Usant de l’argument israélien, les politiciens américains ont déclaré que le facteur le plus important dans la crise égyptienne n’est pas la restauration de la démocratie, ni le retour du premier président légitimement élu, ni des élections libres et transparentes, mais la stabilité de Égypte assuré par l’armée.”

A la recherche des sources de Bakry

Revenons un instant sur le cas Bakry. Il est bien dommage que l’individu n’ait pas pu parler du chercheur qui avait sans doute fait de très intéressantes recherches. Il est également regrettable que le présentateur, se soit auto-censuré et ne l’ai pas questionné sur ses sources. En tapotant quelques mots clés sur un complot contre Sissi dans Google, je suis rapidement tombée sur un site islamophobe “Bare Naked Islam” ou “l’Islam mis à nu” dont la teneur de l’article semblait bien correspondre aux propos de Bakry. Mais le site n’est pas la source, il pointe vers deux autres liens, d’abord vers egyoffline.com qui proposent à ces lecteurs une traduction arabe (à partir du russe) puis vers un site perso, celui d’ Eman Nabih qui se présente comme une experte du marketing internet et des médias sociaux et qui propose une traduction anglaise à partir de l’arabe publié sur Egyoffline. L’article d’egyoffline a été posté le 30 octobre, la traduction anglaise le 13 novembre.

Dans la version anglaise d’Eman Nabih, on retrouve les mêmes arguments que ceux fournis par Bakry. Dès le chapeau de l’article, on apprend que l’origine de la fuite vient de Russie. “Récemment, les Russes ont divulgué un rapport confidentiel au sujet du plan du Régime Obama pour que les militaires égyptiens soient impliqués dans une guerre civile et sur la nécessité de renverser le très populaire général qui a déposé le Président Mohammed Morsi, le Général Abd Elfatah al Sissi, actuellement ministre de la défense avant qu’il ne devienne le nouveau Nasser.” En fait, il s’agit d’un rapport américain divulgué par les services secrets russes. “Le rapport divulgué par les Russes commence par “Si les Égyptiens n’ont pas de raison de s’entretuer, nous devons leur en trouver une…”

Dans les deux articles en anglais et en arabe, il y a une longue description de ce que contient le fameux rapport de 1736 pages diffusé par les services secrets russes mais à aucun moment, les auteurs ne s’encombrent de la publication d’un lien vers le rapport américain en anglais ni même vers un article en russe, puisque la version arabe serait une traduction du russe…

Internet offre un cadre ultra-privilégié dans lequel s’épanouissent de nombreuses théories du complot. La plupart d’entre elles restent relativement confidentielles, d’autres prennent plus d’ampleur, comme celle entourant les attentats du 11/09. Cependant, j’ai rarement vu une théorie aussi obscure prendre une place si prédominante dans les médias officiels égyptiens qui touchent un public allant bien au-delà des frontières. Et lorsque ces théories sont accompagnées de menaces de mort on ne peut plus précises et ciblées, on peut sérieusement s’inquiéter pour la sécurité physique des étrangers (ou perçus comme tels) en Égypte. Ce type de déclaration tombe sous le coup de la loi (y compris en Égypte) et si aucun citoyen ne dépose plainte auprès du procureur général, ce dernier devrait lui-même saisir la justice pour incitation au crime. Mostapha Bakry avait, de son côté, porté pas moins de 40 plaintes contre des activistes pour insultes et menaces de mort à son endroit sur les médias sociaux.

Ce contenu a été publié dans #jan25, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>