La lente détérioration des relations américano-égyptiennes (1° partie)

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Mi-janvier, un ex-parlementaire et journaliste égyptien se lançait sur une chaîne de grande écoute, dans une diatribe extrêmement violente dans laquelle il accusait les États-Unis de fomenter un complot pour assassiner le Général Al-Sissi. S’en suivait une série de menaces très claire. Ces déclarations interviennent dans un contexte égyptien très anti-américain. Je souhaitais donc faire un article sur les déclarations de ce monsieur, mais il me semblait qu’il n’était pas possible de rentrer dans le vif du sujet sans rappeler l’historique (récent) des relations américano-égyptiennes au cours de ces trois dernières années.

Très bref rappel des relations avant le 25/01/2011.

La politique de non-alignement de Nasser, son rapprochement avec l’URSS et l’implication de l’Égypte dans les guerres israélo-arabes, notamment la guerre des 6 jours en 1967 créent et entretiennent une rupture durable dans les relations américano-égyptiennes. Sadate soucieux de laver l’affront de 1967, mènera l’attaque surprise de la guerre du Kippour en Octobre 1973. Cette guerre célébrée comme une victoire totale en Égypte cause un profond traumatisme en Israël et provoque d’ailleurs une crise politique. Dès lors, Sadate se trouve dans une position bien plus forte pour négocier et il s’efforcera de normaliser ses relations avec son voisin israélien : discours à la Knesset en 1977 et surtout accords de camp David en 1978 et accord de paix avec Israël en 1979. En échange de la paix avec Israël, l’Égypte récupère le Sinaï et les États-Unis s’engagent à fournir une aide militaire à l’Égypte. Ainsi, à partir de 1979, l’Égypte reçoit 1,3 milliards de dollars de subsides en aide militaire ainsi que plusieurs centaines de millions de dollars en aide pour le développement, la démocratie… Cette assistance financière fait de l’Égypte le deuxième pays le plus aidé au monde par les États-Unis, le premier étant Israël qui reçoit depuis 1985, 3 milliards de dollars chaque année.

Réactions américaines pendant le soulèvement populaire du 25/01

Avant l’embrasement de la Tunisie, on sentait l’Égypte plutôt fataliste. Les manifestations qui pouvaient sporadiquement se produire étaient strictement encadrées, voire réprimées. Pourtant, le sentiment d’injustice, le ras-le-bol étaient bien présents. Mais, à quoi bon, l’Égypte était soutenue par les États-Unis qui n’y autoriseraient aucun remous. A la frontière israélienne, l’Égypte était consciente de son poids stratégique mais aussi de sa relative faiblesse politique. Avec les manifestations massives du 25 janvier 2011, les Égyptiens brisent un plafond de verre, ils n’ont plus peur ni de Moubarak, ni des Américains. Ils sont déterminés à mener leur révolution en dépit du soutien réel ou perçu des États-Unis au régime. Il faut dire que les signaux envoyés par les USA pendant les 18 jours de soulèvement sont quelque peu brouillés. En résumé, ils demandent une vraie transition, menée de façon ordonnée et pacifique tout en espérant que cela puisse se faire en maintenant Moubarak à la tête du pays. Solution inenvisageable pour ceux qui tiennent la place Tahrir, Moubarak doit partir, quoiqu’en pensent les Américains. Quand Moubarak est contraint à la démission, Obama se déclare fier d’être le témoin de l’Histoire en marche.

Les relations égypto-américaines pendant la période transitoire du Conseil Suprême des Forces Armées

Pendant la période transitoire qui suit, les relations avec les USA sont houleuses. Les autorités égyptiennes accusent les États-Unis de soutenir à coup de valises de billets les activistes qui ne cessent de manifester leur opposition. Plusieurs ONG de défense des droits de l’homme sont perquisitionnées, leurs employés (y compris américains) emprisonnés. Les médias jouent également un rôle essentiel pour développer ce sentiment anti-américain critiquant vigoureusement l’ambassadeur des USA en Égypte, Anne Patterson, accusée de vouloir trop interférer dans les affaires intérieures du pays. Pendant la période de Moubarak, Israël était responsable de tous les maux. Alors que le Raïs avait de bonnes relations avec l’État hébreu, il laissait la colère des Égyptiens sporadiquement s’exprimer contre le voisin : une façon de détourner l’attention du peuple de ses propres problèmes et de la recherche des vrais responsables. Après la chute de Moubarak, les USA prennent la place d’Israël et sont vilipendés par à peu près tous les courants politiques. Pour, le chercheur Michael Wahid Hanna “les demandes pour la dignité qui faisaient partie des mouvements de protestation impliquaient également ce que beaucoup considèrent comme une dépendance indigne de l’Égypte aux États-Unis”. Ceci étant dit, les tensions entre les deux pays, n’ont à aucun moment gêné leur coopération, notamment autour des questions de défense.

Les relations américano-égyptiennes pendant la présidence de Morsi

Avec l’arrivée d’un président islamiste aux commandes, certains commentateurs se posent des questions. Risque-t-on d’assister à l’émergence d’un nouvel État islamiste très indépendant comme à Téhéran? Faut-il craindre pour la sécurité d’Israël. Et en se posant ces questions, on regarde vers Washington. Mais les États-Unis n’ont que faire de la couleur du président en Égypte, tant que celui-ci se conforme aux règles libérales de l’économie de marché et ne menace pas Israël. Ainsi, les États-Unis s’accommodent très bien des monarchies totalitaires et extrémistes du Golfe tant que celles-ci ne remettent pas en cause l’ordre mondial. Ceci se résume par la formule de ce diplomate américain “nous ne jugerons pas par les mots, mais par les actions”. Les États-Unis entrent dans une phase de “Wait and See” “Attendons de voir”.

Les USA n’ont pas été particulièrement tendres avec Morsi. Il faut dire qu’à peine deux mois après son élection, des manifestations anti-américaines éclatent au Caire (en raison de la diffusion sur Youtube d’une bande-annonce d’un film injurieux sur le Prophète). Ces manifestations ont finalement très peu d’ampleur, elles rassemblent d’un côté une poignée (quelques petites centaines) d’islamistes et autres citoyens plutôt pacifiques dénonçant le film et d’un autre côté des jeunes ravis d’avoir une occasion d’en découdre avec la police. C’est ce dernier groupe, encore moins nombreux que les précédents, mais bien plus violents qui réussit, avec une facilité déconcertante à prendre d’assaut l’ambassade américaine (qu’on appelle la forteresse américaine en raison de la très forte présence policière qui la protège) et à y planter le drapeau noir avec l’inscription de la shahada “Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est son prophète”. Les Américains n’apprécient cette faille sécuritaire. Obama est fâché “Je ne pense pas que je considère l’Égypte comme étant un allié, mais nous ne les considérons pas non plus comme des ennemis… Je pense qu’il y a encore du chemin à parcourir, mais dans cette situation, ce à quoi nous nous attendons, c’est qu’ils soient réactifs à notre insistance afin que notre ambassade soit protégée, à ce que notre personnel soit protégé”. Il faut aussi rappeler que la veille, le consul américain avait été tué à Benghazi.

Les relations américano-égyptiennes se réchauffent suite au cessez-le feu obtenu par Morsi entre Palestiniens de Gaza et Israéliens. L’Égypte donne alors l’illusion de pouvoir reprendre une place régionale majeure. Mais galvanisé par ce succès international, Morsi promulgue son fameux décret constitutionnel lui accordant des pouvoirs étendus et qui marquera une rupture entre Morsi et les activistes qui avaient voté pour lui (contre Shafiq).

Consciente que Morsi perdait du terrain, l’administration Obama ne sait plus trop sur quel pied danser. Elle semble être particulièrement inquiète des risques d’effondrement économique et politique du pays et lance plusieurs appels vers Morsi afin qu’il tienne d’avantage compte des voix de l’opposition. Côté égyptien, la non-condamnation ferme de la gouvernance de Morsi équivaut à son soutien et lorsque Patterson, exprime mi-juin 2013 son scepticisme sur le fait que “l’action de la rue puisse produire de meilleurs effets que les élections”, elle déchaîne des torrents de critiques. Ce qui a fait dire, très justement, à un officiel américain “peu importe ce que le gouvernement américain fait ou ne fait pas, il sera toujours la cible de la colère des Égyptiens”. Toujours est-il qu’il n’en faut pas plus à l’opposition égyptienne pour accuser Patterson et avec elle l’ensemble de l’administration Obama de soutenir Morsi et de s’opposer ainsi aux gigantesques manifestations qui s’annoncent pour le 30 juin suivant. Lorsque par millions, les Égyptiens descendent dans la rue, ils n’expriment pas seulement leur hostilité envers Morsi mais également contre ses supposés soutiens américains.

Lors de la manifestation du 30/06 contre Morsi

Lors de la manifestation du 30/06 contre Morsi. Crédit Photo

 

La destitution de Morsi et la reprise en main par l’armée.

Suite à l’éviction du président Morsi par l’armée, les signaux venant des États-Unis sont encore plus confus. D’autant plus que l’administration Obama (et Patterson) doit faire face à la fronde de membres du Congrès et du Sénat les accusant d’avoir aveuglément soutenu Morsi en dépit de ses choix politiques désastreux. Il leur est surtout reproché de ne pas s’être d’avantage engagé au côté des manifestants et d’avoir préféré maintenir un certain statu quo.

Le 3 juillet, on semble assister à un revirement de l’administration américaine puisque le département d’État déclare par la voix de sa porte-parole que le président égyptien, dans son allocution de la veille n’a pas été assez loin dans les propositions faites à l’opposition. “Il faut qu’il en fasse plus”. Mais quelques heures plus tard, après que Morsi a été arrêté, Obama fait un communiqué dans lequel il déclare que les militaires doivent relâcher Morsi et les Frères Musulmans et que les États-Unis vont revoir l’aide militaire accordée à l’Égypte depuis les accords de Camp David en 1979. “Je demande maintenant aux militaires égyptiens d’agir rapidement et de façon responsable, de rendre la pleine autorité à un gouvernement civil démocratiquement élu le plus vite possible à travers un processus inclusif et transparent, et d’éviter les arrestations arbitraires du président Morsi et de ses partisans. Compte tenu des événements d’aujourd’hui, j’ai également ordonné aux départements et agences concernées de revoir les implications au regard du droit des États-Unis concernant notre aide au gouvernement égyptien”.

Au regard du droit américain, aucune aide ne peut être apportée à des militaires qui sont à l’origine d’un coup d’État. La question est donc de savoir s’il y a eu un coup d’État en Égypte. Pour les Égyptiens qui ont appelé au départ de Morsi, la question est ultra sensible : il est hors de question, pour eux, de qualifier la destitution de Morsi par l’armée de coup d’État. L’armée a écouté le peuple qui lui a donné mandat pour intervenir. Que cela se soit passé en dehors de toute cadre institutionnel, et soit donc illégal (ce qui qualifie un coup d’État) n’empêche pas les réactions épidermiques dès que le sujet est abordé. On imagine que les mêmes discussions ont lieu Outre-Atlantique, mais finalement, les États-Unis font preuve de pragmatisme. Leur inquiétude est avant tout la sécurité de la frontière sud d’Israël. Et pour protéger Israël, il faut continuer à payer l’Égypte. Au prix de quelques contorsions, l’administration américaine décide fin juillet, qu’il n’y a pas eu de coup d’État en Égypte et que l’aide va pouvoir continuer à affluer. Les sénateurs et députés ont été mis devant le fait accompli et certains ont même suggéré d’assouplir la loi empêchant d’aider les pays en situation similaire. D’autres législateurs, par contre, tel John McCain, considèrent qu’il s’agit bien d’un coup d’État et réclament que la loi soit appliquée. Réitérant ses propos début août lors d’un déplacement en Égypte, le sénateur républicain se fait rétorquer par un officiel égyptien que ses propos “maladroits “ sont “inacceptables”. Une semaine auparavant, le secrétaire d’État, John Kerry, avait déclaré que l’armée avait restitué la démocratie à la demande de millions d’Égyptiens.

La sanglante expulsion des sit-in de Rabaa et d’al-Nahda le 14 août 2013 a revigoré le camp de Mc Cain outre Atlantique. Obama se voit de nouveau reprocher de ne pas avoir interrompu l’aide américaine à l’Égypte. De son côté, Obama ne peut que condamner le bain de sang et en signe de réprobation annule un exercice d’entraînement militaire conjoint.

En novembre 2013, plusieurs articles expliquent que les déclarations contradictoires au sommet de l’État américain au sujet de l’Égypte sont la résultante de différences de vue entre le secrétariat d’État incarné par John Kerry, et la Maison Blanche, en particulier Susan Rice. Dans un excellent article publié dans le Daily Beast, cette querelle est longuement expliquée. Tandis que Kerry en visite surprise au Caire se réjouit de voir l’Égypte sur le chemin de la démocratie, sans même mentionner l’ouverture du procès de Morsi pour meurtre qui a lieu le même jour, Rice déclare une semaine plus tard, que l’administration soutient les efforts de l’Égypte vers la démocratie mais a des inquiétudes sur le déroulement des événements. Elle rappelle notamment avoir un problème avec la façon dont l’évacuation des places a été menée. Enfin, elle insiste sur la nécessité d’arriver à un processus démocratique inclusif (avec toutes les forces politiques du pays y compris les Frères Musulmans), alors que ceux-ci font encore l’objet d’arrestations massives et sont privés de toute possibilité d’expression. Pour l’auteur de l’article du Daily Beast Obama est persuadé qu’il n’y a pas d’avenir pour les régimes autoritaires au Proche Orient et que la route prise par l’Égypte est par conséquent préoccupante pour la stabilité du pays et de la région à moyen terme. Il semble donc que Kerry et le département d’État soient plus pragmatique et pensent qu’il faut traiter avec le régime en place tant que celui-ci ne menace pas les intérêts américains (et israéliens). D’autant plus que le département d’État a une bonne connaissance des militaires en Égypte avec lesquels il traite depuis plus de 30 ans.

A suivre…

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Une réponse à La lente détérioration des relations américano-égyptiennes (1° partie)

  1. sedki dit :

    Bonsoir ,

    Pensez vous qu’un soulevement populaire comme celui de moubarak il y a trois ans et s’il y a chute de sisi, est ce que les americains peuvent profiter pour attaquer l’egypte ( question qui me turlupine depuis des mois ) .
    Cette question me fait un peu honte parce qu’etant pro revolution, je me dis que si la reponse a ma question est oui , donc on doit laisser sisi par peur des americains( ce qui me fait honte, etant a cheval sur les principes, sisi est un dicateur qui a tue des gens innocentes depuis le gourvenement militaire de 2011 ) , pouvez vous me repondre pour que j’ai une paix interieure et me sentir moi-meme , je me sens souillé par cette reponse  » oui  » qui me vient a l’esprit .

    Merci

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