Après les arrestations massives de Frères musulmans, les activistes libéraux à leur tour dans la tourmente.

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Les arrestations dont je rendrais compte à travers ce billet se situent dans la suite logique du billet sur la loi encadrant les manifestations et les arrestations du mardi 26 novembre. C’est la première fois depuis la destitution du président Morsi que des activistes libéraux subissent une telle répression. Tous ceux qui ont été arrêtés ces derniers jours s’étaient rallié au mouvement Tamarrod (rebellion) pour manifester le 30 juin dernier, leur défiance envers Morsi.  Ces gigantesques manifestations avait offert à l’armée une certaine légitimité pour faire son coup d’Etat « populaire » et renverser le président. Aujourd’hui, malgré une présidence intérimaire civile, personne n’est dupe : le pouvoir est détenu par l’armée avec à se tête le très charismatique général Abdel-Fattah El-Sissi. (Lire “Sissi, mon amour” dans Ahram hebdo). A la suite de cet article, deux autres billets seront publiés reprenant des éléments biographiques de deux des principales figures de la révolution venant d’être arrêtées : Alaa Abdel Fattah et Ahmed Maher. Ce sera l’occasion de faire le portrait de deux révolutionnaires très influents mais aussi très différents et des mouvements qu’ils incarnent.

L’arrestation d’Alaa Abdel Fattah et le cas d’Ahmed Abdelrahman

Nous avions vu comment le 26 Novembre, l’Etat égyptien avait mis en application la nouvelle loi encadrant les manifestations en dispersant violemment une manifestation dénonçant les tribunaux militaires pour les civils. Une cinquantaine d’individus sont arrêtés, 26 femmes (avocates, journalistes, activistes renommées) sont relâchées dans la nuit sur une route désertique. Il reste mercredi 24 hommes en garde à vue. Le même jour, un mandat d’arrêt est émis à l’encontre d’Alaa Abdel Fattah et d’Ahmed Maher. Tous deux sont accusés d’avoir incité les gens à protester mardi sans avoir déclaré au préalable le rassemblement selon les procédures stipulées par la nouvelle loi. Alaa est en plus accusé d’avoir organisé la manifestation. Toujours mercredi, 6 femmes membres du groupe “non au procès militaires” se rendent au bureau du procureur pour l’informer qu’elles sont les organisatrices de la manifestation de mardi. Aucune charge n’est cependant retenue contre elles et elles ne sont pas arrêtées. Leur activisme connue bien au-delà des frontières gêne probablement la justice égyptienne qui n’a pas envie de s’attirer les foudres internationales.

Alaa Abdel Fattah

Alaa Abdel Fattah (Photo Al-Ahram weekly)

Alaa publie un communiqué en réponse au mandat d’arrêt. Il s’étonne d’avoir été informé de ce mandat d’arrêt par voie de presse alors qu’il n’a lui-même reçu aucune notification à son domicile. Il dit également ne pas reconnaître la loi sur les manifestations et met en doute la légitimité du régime. Il tient ce régime pour responsable des heurts de cet été ayant fait une cinquantaine de morts en juillet et au moins 650 en août lorsque les sit-in ont été évacués. Malgré tout cela, il ne renie pas les charges qui pèsent contre lui et se rendra aux autorités samedi 30 novembre en milieu de journée. Cette information est également publiée sur son profil Facebook. Et de manière plus officielle, il envoie un télégramme au procureur général. Mais il semble que les autorités manquent de patience et jeudi soir, 20 policiers armés, certains lourdement, fracturent la porte de son appartement. Alaa demande à voir le mandat d’arrêt, les policiers refusent et cognent. Ils cognent Alaa mais aussi Manal, son épouse.

Les 25 hommes (Alaa et les 24 autres mentionnés plus haut) sont accusés d’avoir violé la loi sur les manifestations en participant à une manifestation sans l’avoir préalablement déclarée, d’avoir attaqué un officier de police, d’avoir détruit des biens publics et d’avoir entravé la circulation. Seul Alaa est accusé d’avoir organisé la manifestation. Sur les 24 hommes incarcérés, 23 seront relâchés lundi 2 décembre moyennant une caution de 5000 LE le temps de mener l’enquête. Seul restera incarcéré avec Alaa, Ahmed Abdelrahman. Ce dernier n’a pas le même profil que les autres activistes. En fait, ce n’est pas vraiment un activiste. Ce mardi, il se rend à son travail dans la ville du 6 Octobre où il est agent de sécurité à l’entrée d’un compound très chic. Alors qu’il marche vers la station de bus, il voit des policiers en civil, molester et traîner deux femmes, il intervient pour porter secours aux femmes mais est interpellé. Passant parfois la nuit sur son lieu de travail, Ahmed porte un sac contenant une paire de claquettes, une louffah, du savon et un petit couteau. Le dangereux individu est armé, ce qui justifie son incarcération pour port d’armes au cours d’une manifestation. A moins que son origine modeste ne faisant pas de lui un activiste à renommée internationale rend sa détention moins risquée puisqu’elle ne suscitera pas la même émotion que l’incarcération d’une célèbre défenseur des droits de l’homme…

L’arrestation en deux temps d’Ahmed Maher et d’Ahmed Douma

Ne voulant pas subir l’arrestation traumatisante d’Alaa, Ahmed Maher se rend de lui-même aux autorités le 30 novembre. Cependant, cette reddition est marquée par une manifestation devant le bureau du procureur chez lequel se rend Maher. Plusieurs manifestants ayant répondu à l’appel du “Front Révolutionnaire” réclament la libération des 24 manifestants détenus depuis la manifestation du 26 avril et disent eux aussi vouloir se rendre aux autorités. La manifestation dégénère au moment où Maher s’apprête à se remettre entre les mains des autorités. Maher est accusé d’avoir attaqué un enquêteur, Emad Tahou, et de lui avoir volé son talkie walkie, d’avoir participé à une assemblée illégale, d’avoir bloqué la circulation, et d’avoir appelé à une manifestation sans en avoir obtenu la permission. On le voit, les charges pesant sur Maher sont quasiment les mêmes que celles pesant sur Abdel Fattah. Pourtant, ce dernier reste incarcéré le temps de la procédure tandis que Maher est relâché le lendemain (dimanche 1er décembre). Une liberté de courte durée puisque dès lundi matin, il doit retourner en détention pour quatre jours, le temps de l’enquête concernant les événements de samedi cette fois.

Mardi matin, un autre activiste, Ahmed Douma, est arrêté et incarcéré. Il parvient à annoncer son arrestation sur les réseaux sociaux et dit ne pas savoir pourquoi il a été arrêté. Malgré ses 28 ans, Douma a déjà fréquenté de nombreuses fois les prisons égyptiennes. Cet ancien membre des Frères musulmans (jusqu’en 2007) est arrêté en 2009 à son retour de la bande de Gaza et accusé d’avoir passé illégalement la frontière. Une cour militaire le condamne à un an de prison. Torturé à plusieurs reprises, les officiers de police responsables ne seront jamais inquiétés. Il est de nouveau arrêté en 2010 et accusé d’avoir attaqué les forces de police et en 2012 lors des manifestations devant le siège du gouvernement alors sous la tutelle du Conseil Suprême des Forces Armées. En avril 2013, il est arrêté pour avoir insulté Morsi et l’avoir traité de “meurtrier” lors d’un entretien télévisé. En juin, il est condamné à 6 mois de prison puis acquitté juste après l’éviction de Morsi. Douma s’en prend maintenant aux militaires. En novembre, lors des commémorations des violences de la rue Mohammed Mahmoud, il déclare qu’il tient le Général Abdel Fattah al-Sissi responsable du massacre puisqu’il était, à l’époque, membre du Conseil Suprême des Forces Armées. Douma est également un blogger très actif.

Mohammed Adel, Ahmed Maher et Ahmed Douma

Mohammed Adel, Ahmed Maher et Ahmed Douma (photo Al Ahram weekly)

Un mandat d’arrêt a également été lancé contre Mohammed Adel qui reste insaisissable.

Les tois hommes, ainsi qu’Alaa Abdel Fattah et les 24 autres activistes arrêtés seront jugés au pénal.

Le procès de Maher, Douma et Adel (jugé par contumace) s’est ouvert le dimanche 8 décembre. Les charges pesant sur les accusés sont : manifestation sans autorisation (manifestation du samedi 30 novembre), attaque de sept policiers, violence, et entrave à la circulation.

Le procureur a indiqué que les prévenus se croyaient au-dessus des lois alors que rien ne leur interdit de manifester pour autant qu’ils en aient fait la demande expresse auprès du ministère de l’intérieur. Le procès a été reporté au 22 décembre, date à laquelle un verdict sera rendu.

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