21 jeunes filles dont 7 mineures lourdement condamnées à Alexandrie

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Le 27 novembre, les réactions internationales condamnaient l’application de la loi encadrant les manifestations ainsi que l’évacuation musclée et l’arrestation de plusieurs activistes ayant manifester la veille contre les tribunaux militaires pour les civils. Le même jour, à Alexandrie, 21 jeunes filles agées de 15 à 22 ans écopaient de très lourdes peines de prison pour avoir manifester contre le coup d’État. Si cette condamnation n’a pas eu le même retentissement à l’étranger que les événements de la veille; en Égypte, elle a provoqué une onde de choc.

Retour sur les faits.

Alors que le président déchu Morsi doit être jugé le 4 Novembre, les manifestations de soutien en sa faveur ou condamnant le coup d’Etat se multiplient. Le 26 Octobre, le mouvement “7 elsob7” traduit en anglais par “7am” ou “7 heure du mat” est créé à Alexandrie. Il regroupe des adolescents et de jeunes adultes, se réclame de la non-violence et veut organiser des manifestations pacifiques pour dénoncer le coup d’Etat, la junte au pouvoir, l’arrestation et le meurtre d’innocents. Le 31 Octobre, 700 jeunes (filles et garçons) du mouvement décident d’entreprendre une action symbolique. Ils veulent rejoindre la corniche afin de former une chaîne humaine. Ils ont avec eux des ballons jaunes et des posters comme celui ci-après qui est devenu le symbole des pro-Morsi.

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Ce qui s’est passé par la suite est beaucoup moins clair. La description des événements la plus complète est donnée par Naira Antoun et Lindsey Parietti sur Madamasr. Les jeunes se rassemblent dans le quartier Roshdy et entament leur marche vers la Corniche. Alors qu’ils sont  presque arrivés à destination, des assaillants, cachés dans un bâtiment proche de l’intersection entre la rue et la corniche commencent à leur jeter des bouteilles de verre. Quelques manifestants répondent aux jets de bouteille par des jets de pierre, mais d’après plusieurs témoins, les filles n’ont pas pris part au caillassage. Peu de temps après, la police intervient arrêtant un homme (qui sera relâché dans la soirée) et 21 femmes. D’après les articles de presse sur le sujet, elles sont accusées de plusieurs forfaits, qui présentent de légères différences en fonction des journaux, voire des articles. Ici, elles sont accusées de rassemblement illégal, d’entrave à la circulation, de destruction de propriétés privées et de possession d’armes. N’ayant trouvé aucune mention nulle part des armes qu’elles auraient eu en leur possession (couteaux, armes à feu, explosifs), j’en déduit que les armes en question sont les cailloux ayant servi au caillassage des assaillants. , elles sont accusées d’avoir détruit des propriétés privées, attaquer les forces de sécurité, attiser la violence. Et là encore, l’enquête aurait révélé que les jeunes filles avaient verbalement attaqué les passants, jeté des pierres endommageant des voitures et des boutiques. Leur soutien crie à l’injustice en soulignant le caractère non violent du mouvement 7am. ONTV, chaîne privée égyptienne, a diffusé de son côté une vidéo montrant des jeunes filles “pro-Morsi” se conduisant de manière extrêmement violente (information relayée par @nervana_1/Twitter). Khalaf, avocat dans un groupe de défense des droits de l’homme égyptien affirme que les jeunes filles ont été sujettes à des arrestations totalement arbitraires. Vingt-deux filles ont été arrêtées parmi 400 manifestantes. Les forces de l’ordre ont mené leurs interpellations et ont dispersé la manifestation de manière extrêmement violente, raflant même au passage une passante qui ne faisait pas partie de la manifestation.

Emprisonnées le 31 Octobre, leur procès a débuté le 20 novembre. Les preuves à l’encontre des filles ne sont pas des plus accablantes. Les témoignages des employés des échoppes de la rue mentionnent des dégâts mineurs. Quant aux victimes, leurs témoignages sont contradictoires à l’instar de ce portier qui dit avoir été frappé parce qu’il soutenait la feuille de route du régime en place sans qu’on sache comment les manifestants auraient pu savoir cela. En fait, les preuves les plus tangibles et incontestables du délit se résument à des ballons jaunes, à un paquet d’affiches et à des autocollants. Devant la faiblesse des accusations, les familles et les avocats étaient confiants quant à l’issue du procès. Une des mères a quitté la salle d’audience en espérant qu’une heure ou deux après, on lui dira de venir prendre sa fille.

Les filles étaient sans aucun doute sûres d’une issue favorable comme en témoignage leur bonne humeur.

smiling@i3atef

Photo via @i3tef (Twitter)

Sentence et explications

La sentence est tombée le 27 novembre. Les 14 filles majeures écopent de 11 ans et un mois de prison ferme. Les 7 filles mineures ayant entre 15 et 17 ans seront quant à elles confinées dans un centre de rétention pour mineures jusqu’à leur majorité (il n’est pas clair de ce qu’il adviendra après leur majorité).

AP Photo/Amira Mortada, El Shorouk Newspaper

AP Photo/Amira Mortada, El Shorouk Newspaper

On se souvient que la peine la plus lourde encourue pour la violation de la nouvelle loi encadrant les manifestations est 7 ans d’emprisonnement (pour détention d’armes ou d’explosifs). Dans le verdict présent, les juges ont cumulé les peines correspondant aux différentes accusations auxquelles faisaient face les jeunes filles. Elles ont ainsi écopées de 6 ans de prison pour rassemblement illégal (pas de peine de prison pour une manifestation sans autorisation dans la nouvelle loi), 4 ans pour violence (attaquer les forces de sécurité peut entraîner une peine de 2 à 5 ans de prison), un mois pour vandalisme et un mois avec sursis et une amende de 500 Livres pour possession d’objets destinés à être utilisés pour attaquer des civils. Ce qui confirme l’hypothèse que l’accusation pour port d’armes concerne la possession de cailloux. [Le décompte fait 10 ans et un mois, pas d'explication pour l'année supplémentaire]

Leur avocat, Mahmoud Gaber a annoncé qu’il avait fait appel de ce verdict qu’il considère illégal. D’après les procédures établies, un accusé reconnu coupable de plusieurs chefs d’accusation ne devrait faire face qu’à la peine la plus sévère parmi les charges, et ne pas avoir toutes ses peines qui s’additionnent.

Les juges ont tenté de justifier leur jugement sévère. La cour a ainsi rappelé qu’elle ne faisait pas la distinction entre les hommes et les femmes. “Les deux sexes ont le droit de manifester pacifiquement et ceux qui ne le font pas seront jugés en conséquence”. Pourtant, plusieurs proches des détenues ont rapporté que des jeunes hommes ont demandé aux forces de l’ordre de les arrêter le jour de la marche, mais les forces de l’ordre ont montré clairement qu’ils étaient uniquement intéressés par l’arrestation des filles. Les manifestations, renchérissent les juges, ont entraîné le chaos, paralysé le trafic, empêché les gens d’aller à l’école ou au travail et ont “instillé la peur dans le cœur des gens”. Extraordinaire dernière accusation censée justifier la lourde condamnation.

En plus de cette condamnation en correctionnel, les jeunes filles devront toutes être jugées au pénal pour appartenance à une organisation bannie (les Frères Musulmans) alors que seulement quelques unes d’entre elle ont reconnu des liens avec l’organisation. Le mouvement 7am, quant à lui, se veut indépendant de toute organisation ou parti politique.

Les filles seront jugées en appel le 7 décembre. Les avocats ont pris acte du jugement seulement trois jours avant cette date.

Les réactions à la sentence

Pour l’avocat des jeunes filles, Mahmoud Gaber, c’est un procès politique. Si des peines aussi sévères sont infligées en correctionnel que reste-t-il aux cours pénales?

D’ailleurs, Gamal Eid, à la tête d’une autre organisation de défense des droits de l’homme écrivait sur son compte Twitter “Dans la ville d’Alexandrie, la même justice relaxe Wael El-Komi accusés d’avoir tué 37 martyrs et condamnent 14 filles à 11 ans de prison.” “L’Etat de droit vous souhaite la bienvenue.” Il fait référence à un policier accusé d’avoir tué 37 manifestants dans la seule journée du 28 janvier 2011.

Le nassériste et ancien candidat à la présidence, Hamdeen Sabbahi a appelé le “Président Adly Mansour a usé de ses prérogatives pour pardonner les filles”

Pour le Mouvement du 6 avril, ce verdict est un nouvel épisode révélateur de la montée en puissance d’un régime oppressif qui veut resserrer son emprise sur le pays.

Un hacker se faisant appelé “le Pharaon” et qui se dit foncièrement anti Frères Musulmans s’est attaqué au site Internet du “Club des Juges”, une instance indépendante représentative et influente. Sur le site du Club des Juges, il laisse un message “Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un jour je défendrais un membre des Frères Musulmans. Mais aujourd’hui, je défendrais 14 filles condamnées à 11 ans de prison. Malgré ma haine des Frères Musulmans, c’est une injustice”.

hackerpharaon

capture effectuée par @zeinobia

Beaucoup d’autres figures libérales se sont insurgées contre ce verdict, telle Nervana Mahmoud qui après vu la vidéo montrant la violence de jeunes femmes “pro-Morsi” écrivait “oui, elles ont fait ça. Mais ça ne mérite pas 11 ans de prison.”

Réactions en chaîne à l’Université du Caire

Au lendemain de l’annonce du verdict, une manifestation d’étudiants (toute tendance confondue y compris apolitique) de l’Université du Caire a tourné au drame lorsqu’un jeune homme, Mohammed Reda a été mortellement touché au cou par un tir de grenaille. Et comme c’est de rigueur dans de telles circonstances, le Ministère de l’Education dément que les forces de l’ordre aient fait usage de grenaille à l’intérieur du campus et accusent les étudiants affiliés au Frères Musulmans d’être l’auteur du coup de feu mortel.

Les cours n’avaient toujours pas repris jeudi 5 décembre, jour où les étudiants annonçaient qu’ils entameraient une grève et un sit-in à compter de samedi 7 pour demander la traduction en justice des responsables de la mort de leur camarade ainsi que du Ministre de l’intérieur et la démission du Ministre de l’Education Supérieure. Les étudiants réfutent la déclaration du procureur général affirmant que Reda a été tué par un tir provenant des manifestants : ils disent détenir plus de 100 témoignages confirmant que le tir mortel provenait des forces de l’ordre.

L’Université du Caire a formellement accusé les forces de l’ordre d’avoir abattu l’étudiant.

Quelles leçons en tirer?

Il y a effectivement de sérieuses questions à se poser quant à l’indépendance de la justice lorsqu’on voit que les peines infligées vont bien au-delà les peines encourues dans la nouvelle loi. A cela s’ajoute la faiblesse des preuves et l’accumulation des peines. La volonté semble claire de vouloir faire un exemple. Alors que les membres de la confrérie musulmane étaient massivement arrêtés, leur femme et leurs filles reprenaient le flambeau pensant peut-être bénéficier d’une certaine immunité. Les rassemblements de femmes se sont multipliés ces dernières semaines. Les juges ont d’ailleurs annoncé détenir des preuves que les Frères Musulmans avaient incité les femmes à manifester. Par ce verdict, la justice semble indiquer que désormais, les femmes ne seront plus épargnées par la répression qui touche la confrérie. Il faut donc que les Frères arrêtent de pousser les femmes dans la rue. Mais le message se veut aussi clair envers les libéraux en leur montrant ce qu’ils pourraient encourir s’ils continuaient à défier le pouvoir. L’entreprise était plus aisée en s’en prenant à des “pro-Morsi”, groupe honni, haï par une partie de la population égyptienne. Il ne fait aucun doute que si une telle sentence avait été prononcée à l’encontre de libéraux, l’onde de choc aurait été encore bien plus violente et se serait répercutée bien au-delà des frontières.

Le jugement en appel est pour samedi 7 décembre. Si les filles sont acquittées ou qu’elles écopent de peines avec sursis, alors cela aura été un simple avertissement et l’histoire sera oubliée. Si la peine est maintenue (ou même allégée), il faudra voir quelle sera la réaction des libéraux qui, il faut l’espérer, adopteront la même position que celle du “Pharaon”. Le Président ne pouvant intervenir maintenant que la demande de jugement en appel a été déposée, pourra aussi décider de pardonner à ces jeunes filles.

Si les peines sont confirmées, il faudra s’attendre à un mouvement de contestation important et à haut risque dans les universités.

A suivre…

Mise à jour du 7 décembre.

Les 21 jeunes filles ont été jugées en appel aujourd’hui. Les 7 mineures ont été purement et simplement acquittées. Les 14 majeures ont, quant à elles, écopées d’un an de prison… avec sursis.

Ce soir, elles étaient toutes libres et ont pu rentrer dans leur famille.

Photo via @amal_azzam93 / Twitter

Souriantes, libres et faisant le signe de Rabea avec leur main. Photo via @amal_azzam93 / Twitter

Sur le sujet : à lire L’histoire mouvementée des Sœurs musulmanes égyptiennes sur

et aussi Sœurs musulmanes, entre répression, régression et émancipation

 

 

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