Reconstruire l’Égypte à son image

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En Égypte, le pouvoir militaire cherche à imposer l’ordre par la loi et la répression mais essaie dans le même temps de soigner son image de sauveur de la révolution quitte à refaçonner l’histoire. La dernière quinzaine de novembre a été riche en événements illustrant cette tendance. Elle montre également la difficulté pour le pouvoir d’arriver à ses fins dans une Égypte où, une partie de la jeunesse n’est pas prête à abandonner ses rêves de liberté et de démocratie.

Je vous propose de revenir en 4 articles (ou plus si l’actualité le réclame) sur les faits les plus marquants de cette dernière quinzaine de novembre.

L’inauguration d’un mémorial à la gloire des martyrs ou comment faire place nette.

Le 18 novembre, le pouvoir pro-militaire inaugure au centre de la place Tahrir entièrement réaménagée, un monument dédié à la mémoire des martyrs tombés depuis le soulèvement du 25 janvier 2011.

Le mémorial sur la place Tahrir

Le mémorial sur la place Tahrir via @kikhote (Twitter)

La date choisie pour l’inauguration est vue par certains comme une vraie provocation. A deux rues de Tahrir, le même jour, a lieu la commémoration des martyrs de la rue Mohammed Mahmoud. Fin novembre 2011, 43 jeunes gens avaient perdu la vie lors de confrontations avec les forces de l’ordre. Des forces de l’ordre aux ordres du pouvoir intérimaire : le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) dont faisait partie le Général Al-Sissi, actuel ministre de la défense et actuel homme fort du pays.

“L’armée érige un monument à la mémoire de ses propres victimes” entend-on. Et sur un ton plus léger, les pronostics sont lancés pour savoir combien de temps il faudra avant que le monument ne soit tagué. Il le sera le soir même.

Le mémorial tagué via @Monasosh (Twitter)

Le mémorial tagué via @Monasosh (Twitter)

Au petit matin suivant, il n’est plus qu’un tas de ruines.

Le mémorial détruit (photo Virginie Nguyen pour Madamasr)

Le mémorial détruit (photo Virginie Nguyen pour Madamasr)

Le pouvoir n’en ai pas à son coup d’essai. Il s’emploie a effacé toutes les traces qui ont marqué la violence des confrontations de ces derniers mois.

La réhabilitation de la place Tahrir

Ainsi la place Tahrir, centre névralgique de la contestation depuis le 25 janvier 2011  a été entièrement refaite.

La place Tahrir avant rénovation (photo : IRGINIE NGUYEN HOANG/AFP/Getty Images)

La place Tahrir avant rénovation (photo : IRGINIE NGUYEN HOANG/AFP/Getty Images)

Après la chute de Moubarak, il y a pratiquement toujours eu des tentes sur la place qu’occupaient soient des irréductibles révolutionnaires, soient des marchands de souvenirs révolutionnaires (drapeaux, fausses plaques minéralogiques du 25/01/2011, masque de Guy Fawkes,…)

Tahrir après toilettage via @kikhote (Twitter)

Tahrir après toilettage via @kikhote (Twitter)

Le place Tahrir d’aujourd’hui offre un petit goût de la grandeur de l’Égypte des années 1960.

Tahrir en 1960

Tahrir en 1960

La photo n’est pas centrée sur la place Tahrir qu’on devine juste à droite de la photo. En face (derrière le minaret), le musée du Caire. Ne pas hésiter à aller voir les autres extraordinaires photos anciennes sur ce site.

La Réhabilitation de la place Rabea al-Awadyia

Si Tahrir est devenu le symbole de la contestation populaire pour les révolutionnaires égyptiens (et même au-delà des frontières), la place Rabea al-Awadiya est le symbole de la résistance des Frères Musulmans opposés au coup d’Etat destituant le premier président légitimement élu. Elle est aussi le symbole de leur martyr puisque les pro-Morsi avaient tenu la place jusqu’à son évacuation du 14 août dans des conditions effroyables qui avait fait des centaines de morts. Pour le pouvoir, il est absolument hors de question que cette place devienne la « place des martyrs »

La place Rabea, le jour de l'évacuation. Photo : Ed Giles, Getty Images

La place Rabea, le jour de l’évacuation. Photo : Ed Giles, Getty Images

C’est ainsi qu’un étrange monument a été érigé au centre de cette place.  La construction est censée être un hommage à l’armée, la police et le peuple “one hand” “tous unis”. L’histoire est écrite par les vainqueurs : l’armée, la police ont répondu à l’appel du “peuple” qui les suppliaient de les débarrasser des ces “terroristes fanatisés”.

Le Monument à la gloire de l'armée, de la police et du peuple sur la place Rabea

Le Monument à la gloire de l’armée, de la police et du peuple sur la place Rabea (source)

L’érection du nouveau monument fait partie d’un projet beaucoup plus large intitulé “le projet de restauration et de mise en valeur de la place Rabea”. « L’évacuation de la place était la phase 1 du projet” explique un militaire.

La mosquée attenante à la place est l’une des plus célèbres mosquées du Caire nommée d’après Rabea el-Adawiya, une sainte soufie du VII° siècle. Elle a servi d’hôpital de campagne pour les pro-Morsi. Lorsque les forces de l’ordre ont chargé la place, la mosquée a été incendiée.

La mosquée Rabea al-Awadyia ravagée par le feu. (Photo: Reuters)

La mosquée Rabea al-Awadyia ravagée par le feu. (Photo: Reuters)

L’armée a déclaré qu’elle prenait en charge les réparations de la mosquée.

Les travaux ont eu lieu en un temps record puisque la mosquée a rouvert début octobre. Elle a bénéficié de quelques améliorations telles que des rampes d’accès pour fauteuils roulants, un système de climatisation et une tonnelle permettant d’accueillir encore plus d’orants.

La mosquée RAbea al-Awadyia totalement restaurée. (photo : Source)

La mosquée RAbea al-Awadyia totalement restaurée. (photo : Source)

La restauration de la place Al-Nahda (ou la renaissance de la place Renaissance)

C’était l’autre place occupée par les pro-Morsi. La place fut évacuée de façon tout aussi meurtrière que la place Rabea. Au lendemain du 14 août, elle n’était plus que ruines.

La place Al-Nahda juste après l'évacuation. Photo : Source

La place Al-Nahda juste après l’évacuation. Photo : Source

Dès le 28 août, 1500 ouvriers se sont employés à restaurer la place et à remodeler les jardins alentours. Coût des travaux : 25 millions de Livres égyptiens (2,8 millions d’Euros).

Le résultat est saisissant

Al-Nahda restaurée

Al-Nahda restaurée. Photo : Source

Le dôme en face est celui de l’Université du Caire, à gauche le zoo. Devant la statue du premier plan (pas visible sur la photo), il y a le Nil et de l’autre côté la place Tahrir.

Il ne faut pas mésestimer l’impact qu’ont ces travaux de réhabilitation sur la conscience des Égyptiens. Ils avaient honte de cette ville poubelle, de ces trottoirs et chaussées défoncés. Certains se souvenaient avec beaucoup de nostalgie (et pour les autres, il y a les films) de la beauté de leur capitale autrefois. Du temps du Roi Farouk et du savoir-vivre ou du temps de Nasser et de la puissance militaire. En réhabilitant ces lieux, on redonne un sentiment de fierté aux Cairotes. Y-a-t-il encore une place pour la contestation dans ces places restaurées? Qui osera souiller par sa présence vociférante des lieux si harmonieux? Non, la révolution, c’est fini, le pouvoir veut effacer le passé et le peuple aspire au calme. La loi encadrera désormais fermement les manifestations (prochain article).

A lire sur le même sujet : Égypte : l’Histoire officielle contre la mémoire. Quand le pouvoir réécrit la révolution sur Orient XXI

 Mise à jour : le mémorial de Tahrir reconstruit

Le mémorial reconstruit

Le mémorial reconstruit via @estermeeramn (Twitter)

Ester Meerman, l’auteure de la photo, a dû affronter un policier qui lui a dit qu’il était interdit de prendre des photos…

Le mémorial de Tahrir reconstruit Photo via @glcarlstrom (Twitter)

Le mémorial de Tahrir reconstruit Photo via @glcarlstrom (Twitter)

Les paris sont rouverts : combien de temps tiendra ce monument refait?

Ca risque d’être plus long puisque, d’après Egypt Indepedent, un policier en civil ainsi que des gardes d’une société privée sont chargés de surveiller le monument. Deux blindés sont également stationnés à proximité et les forces de police seront immédiatement prévenues en cas de besoin…

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