Egypte-Ghana : une vieille histoire d’amour

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Hier, à l’issue de leur victoire 2-1 contre le Ghana, les Egyptiens pouvaient souffler, l’honneur était sauf. Ils ne participeront pas à la Coupe du Monde 2014 mais au moins ils ont lavé l’affront des 6 buts encaissés au match aller. Pas de débordements en marge du match, pas de bassesses racistes comme celles dont sont victimes nombre d’Africains vivant en Egypte. C’est sans doute  la magie du foot. La Coupe d’Afrique (que l’Egypte a souvent gagné) est aussi là pour rappeler aux Egyptiens qu’ils appartiennent au continent africain. Appartenance souvent oubliée, voire reniée. Mais ce reniement n’a pas toujours été de mise : il date de l’arrivée de Sadate au pouvoir. Ce dernier, s’est employé avec beaucoup d’ardeur à détricoter la politique internationale de son prédécesseur en s’accrochant au train occidental.

La vision de la place de l’Egypte dans le monde d’après Nasser est bien différente. On se souvient de la conférence de Bandung en 1955 qui mènera à la création du mouvement des non-alignés en 1956 par Nasser, Nehru, Suharto et Tito. Etre libre, être indépendant, ne dépendre ni de l’Ouest, ni de l’Est. En 1955, en Afrique, seule l’Egypte, l’Ethiopie et le Libéria sont indépendants. En véritable leader continental, Nasser fera de la décolonisation et de l’unité africaine un de ses grands combats. Il se rapproche de certains leaders des nouveaux Etats indépendants, tel le Congolais Patrice Lumumba jusqu’à son renversement et son éxécution par Mobutu ce qui plongera Nasser dans une colère noire car Mobutu est soutenu par la CIA. Cette épisode montre que l’Afrique libre reste une utopie.

Nasser est aussi très proche d’un autre visionnaire de l’Afrique libre et unie : Kwame Nkrumah. Dès les années 50, Kwame Nkrumah organise des campagnes de boycott et de désobéissance civile. Il est emprisonné par les Anglais. Libéré, il participe au gouvernement et africanise l’administration. Fort de son large succès aux législatives en 1956, il réussit à obtenir l’indépendance en mars 1957 devenant le premier pays d’Afrique noire à gagner son indépendance. Il s’emploiera alors comme Nasser à prôner le pan-africanisme. Sur le plan intérieur, la petite république de Ghana ressemble de plus en plus à une république soviétique : formation idéologique, bannissement de l’opposition, emprisonnement politique mais deviendra dans le même temps l’un des pays les plus développés de la côte Est (écoles, infrastructures routières, hydrauliques…).  Mais ce n’est pas tant l’histoire du Ghana qui m’intéresse que celle d’un des protagonistes.

Nasser et Nkrumah

Nasser et Nkrumah

 Photo empruntée ici

Succès politique, succès privé. Le grand leader ghanéen rencontre une jeune employée de banque égyptienne et souhaite l’épouser. La traduction dans les actes de son voeu de rassembler la côte nord africaine au reste du continent. Fathia Rizq est née à Zeitoun, un quartier du Caire, elle est la fille d’un fonctionnaire qui décède lorsqu’elle est encore jeune; elle est donc élevée par sa mère, une femme au caractère bien trempé. La mère de Fathia rejette le choix de sa fille, elle devra se passer de sa bénédiction. Pour Gamal, le fils aîné de Kwame et Fathia, l’opposition de sa grand-mère tient au fait qu’elle a déjà vu s’éloigner son fils aîné mariée à une Britannique.

Nasser demande à Fathia si elle est certaine de vouloir accepter cette proposition de mariage. “Epouser un chef d’Etat – …- impliquent des obligations et des responsabilités, des sacrifices et des risques potentiels.” Fathia lui répond qu’elle veut épouser “ce leader anti-colonialiste” qu’elle a “lu son autobiographie” et “qu’elle sait qu’il a été “le fer de lance de la lutte anti-coloniale lors de son retour dans son pays natal” après des éudes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. “Je suis profondément impressionnée” rajoute-t-elle. Fathia est parfaitement francophone, mais parle très peu anglais, Kwame ne parle ni français, ni arabe. En trois mois, une intense remise à niveau lui permet de prononcer des discours en anglais. Et elle s’engage alors, avec son oncle, seul membre de sa famille qui ne rejette pas son choix, dans une tournée de l’Afrique en voie de décolonisation. Le mariage est célébré lors du Réveillon du Jour de l’an 1957-1958 à Accra au Ghana. Au choc climatique (la future mariée supporte très mal le climat) succède la premier choc culturel. Elle qui s’attendait à un mariage en grande pompe, devra composer avec un mariage simplissime. N’épouse-t-elle pas un des principaux leaders du continent? Deuxième choc, le mariage est civil, aucun prêtre n’officie (Fathia est copte). Pas de grands voiles, pas de descente de l’allée centrale, pas de youyous. Mais n’a-t-elle pas fait le choix de quitter l’Egypte pour échapper au conservatisme de la société? La société ghanéenne est bien différente. Fathia est très suprise par la grande indépendance des femmes ghanéennes. Le courant passe bien et les femmes à la tête du puissant secteur textile donnent à l’une de leurs étoffes le nom de la première Première dame du Ghana “Fathia fata Nkrumah” qui signifie “Fathia mérite Nkrumah”.

Fathia, Kwame et Gamal

Fathia, Kwame et Gamal

Photo trouvée chez Zeinobia

Tout n’a pas été aussi facile… D’autres femmes reprochent au héros national d’avoir épousé une blanche. Certes, Fathia a la peau claire, mais c’est une Africaine, leur rappelle le chef de l’Etat.

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La famille Nkrumah et Nasser

Photo récupérée chez Wikipédia

Fathia s’installe dans le palais présidentiel qui est une forteresse construite par les Danois d’où s’organisait le traffic d’esclaves vers l’autre rive de l’Atlantique. Nombreux sont les visiteurs disant avoir entendu les fantômes de la forteresse. Mais il y a plus inquiétant que les fantômes, Kwame Nkrumah échappe à deux tentatives d’assassinat, l’une le blessant alors qu’il est en déplacement et l’autre alors qu’il rentre chez lui. Gamel n’a que 5 ans mais se souvient de sa frayeur à la vue de son père maculé du sang d’un garde.

Fathia et son fils Gamal

Fathia et son fils Gamal

Photo de Wikipédia

Alors que Kwame est à l’étranger en février 1966, la famille Nkrumah est réveillée par des tirs d’artillerie et des explosions. Un coup d’Etat est en cours. Fathia a la présence d’esprit d’appeler l’ambassade égyptienne au Ghana afin que Nasser soit informé, à temps avant que les lignes ne soient coupées. Nasser dépêche un avion pour exfiltrer Fathia et les enfants. Et puis, c’est la fuite. Le peu de choses qu’elle parvient à prendre avec elle est confisqué à un checkpoint. Fathia est en colère et reproche aux insurgés leur ingratitude. A l’ambassade, Fathia récupère un manteau pour elle-même et pour ses enfants. Un nouveau contrôle sur la route, les fusils pointés sur les occupants, la famille est obligée de descendre du véhicule et de s’asseoir sur le sol. Finalement, après avoir reçu des instructions, les troupes les autorisent à rejoindre l’aéroport.

 Kwame Nkrumah ne retournera jamais au Ghana, il prend ses quartiers en Guinée où il écrit, il jardine et doit faire face au cancer. Sékou Touré le nomme président d’honneur de Guinée. Il meurt en Avril 1972. Fathia et ses enfants s’envolent immédiatement pour la Guinée via Paris et Dakar. Lors des obsèques, elle saura jouer son rôle d’ex-première dame d’un des plus grands leaders africains. Ils sont nombreux, les combattants de la liberté, les anti-apartheid, les révolutionnaires (Castro prononcera un discours), à rendre un dernier hommage à Nkrumah. Deux mois après ses funérailles en Guinée, ses restes sont transférés au Ghana par avion, Fathia est du voyage. La mère de Kwame, 95 ans, espérait le retour triomphal de son fils, elle meurt 7 ans plus tard dans les bras de sa belle-fille. Fathia a été profondément choquée par l’allure squelettique du corps de son défunt époux. Elle sombre dans une dépression dont elle se remettra difficilement.

En 1978, elle s’envole pour New York pour y recevoir une médaille récompensant à titre posthume son défunt époux lors d’une session spéciale des Nations Unies contre l’apartheid.

En 1997, elle retourne avec son fils Gamal au Ghana pour les cérémonies du 40° anniversaire de l’indépendance.

 Fathia l’Egyptienne, première Première dame du Ghana s’est éteinte le 31 Mai 2007, à 75 ans. Le Pape Shenouda a officié lors de ses obsèques. Etaient présents, le personnel de l’ambassade du Ghana au Caire, de nombreux diplomates africains en poste au Caire et de nombreux étudiants africains venus rendre hommage à une grande dame devenue un symbole pour le continent entier.

Fathia

Fathia

Photo de Randa Shaath sur Al Ahram Weekly

Parmi les trois enfants de Kwame et de Fathia, Gamal, Samia et Sékou, seul Gamal vit en Egypte. Il est journaliste, rédacteur en chef de la section des affaires internationales de l’hebomadaire en langue anglaise Al-Ahram weekly. Ce texte est en grande partie un résumé du récit de la vie de sa mère qu’il avait publié dans Al-Ahram Weekly en Septembre 2000.

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