« En Ethiopie, les prisons pleurent en Oromo »

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Pendant qu’il me faisait le récit de son agression, je remarquais d’anciennes cicatrices sur les poignets d’Abdatta. Je l’ai interrogé sur ces blessures. « Ce sont les cicatrices des tortures que j’ai subies quand j’étais en prison en Éthiopie. » Abdatta a commencé à me raconter son incroyable et bouleversante histoire. Avant qu’il continue, je lui ai demandé s’il était d’accord pour que je publie son histoire. Il a accepté. Après avoir eu connaissance de l’intégralité de son témoignage, je lui ai encore demandé s’il était sûr de vouloir publier un récit si personnel. Il m’a dit qu’il tenait à ce que son histoire soit publiée parce qu’il voulait que nous sachions les persécutions endurées par son peuple, les Oromos vivant en Éthiopie. Il voulait que nous comprenions à quel point c’était douloureux d’être pris pour un Éthiopien, surtout en Égypte. « Je ne suis pas Éthiopien, je suis Oromo, les Éthiopiens sont ceux qui m’ont torturé. » Je pense qu’Abdatta a raison, il est important de publier son témoignage. Il me semble également important de montrer que les réfugiés en Egypte ne sont pas des migrants économiques, bien qu’ils viennent en grande partie de la Corne de l’Afrique, zone tourmentée par les guerres et les famines. Abdatta vivait confortablement dans son pays, il était promis à un brillant avenir et ne voulait pas quitter son pays, il y a été contraint.

L’histoire de ma famille

Je suis né en septembre 1984 dans une famille aisée. Mon père était un homme d’affaires prospère de la région d’Hararghe, Oromia à l’Est de l’Éthiopie. Il achetait les récoltes aux paysans des villages alentours et les revendait dans des grandes villes comme Harare ou Finfinne [Addis Abeba en langue Oromo]. Il avait aussi un grand magasin où il vendait toute sorte de marchandises. Je vivais dans une grande maison avec ma mère et mes 5 frères et sœurs. Mon père était un homme respecté et influent. Il voulait que le peuple oromo connaisse son histoire, sa culture, et sa langue. Il voulait que les gens n’oublie jamais le massacre de Chali Chalanko durant lequel des millions d’Oromos ont été tués sous le seul prétexte qu’ils étaient oromos. Les ancêtres de mon père figurent parmi ceux qui ont été torturés et tués. C’est la raison pour laquelle, il s’est autant impliqué pour la cause oromo. En 1991, il a rejoint le Front de Libération Oromo (OLF). C’était juste après la chute du régime socialiste de Mengistu et après qu’un gouvernement de transition soit mis en place. A cette époque, l’OLF faisait partie du gouvernement de transition et on entretenait l’espoir de pouvoir vivre pleinement notre identité oromo, de pouvoir parler et écrire notre langue ; ce qui était interdit sous le règne de Mengistu.

Mon père avait trois maisons. Nous vivions dans l’une d’elles, il utilisait une autre pour conserver les graines. Il fit don de la troisième et commença à y enseigner la langue oromo, l’Afan Oromo. Beaucoup d’Oromos, des jeunes, des vieux, des enfants, des femmes, des jeunes filles rejoignirent l’école de mon père pour apprendre le Qubee, l’alphabet ,dans leur langue. Mais en 1992, l’OLF se retira du gouvernement et mon père commença à être ciblé par le parti au pouvoir, le Front de libération du Peuple Tigray [le TPLF, principale force de la coalition toujours au pouvoir]. Mon père fut accusé d’enseigner la propagande de l’OLF plutôt que d’enseigner le Qubee. Ses propriétés furent confisquées puisqu’elles étaient considérées comme étant des propriétés de l’OLF, y compris, l’école, le magasin, notre maison. Finalement, mon père fut arrêté.

Après l’arrestation de mon père, ma mère décida de déménager et elle loua une petite maison. Avec l’argent qu’elle avait économisé, elle put ouvrir une petite cafétéria où elle vendait de la nourriture et du café pour subvenir à nos besoins. Le TPLF la surveillait : quelques uns de ses membres venaient de temps à autre dans son café, mangeaient et buvaient, puis s’en allaient sans payer.

A la fin de l’année 1993, les forces de sécurité du TPLF tuèrent mon père, son corps fut retrouvé peu après et enterré. Alors que nous étions réunis pour sa veillée funèbre, les autorités firent irruption. Elles voulaient savoir qui avait trouvé le corps et qui l’avait enterré. Elles raflèrent plusieurs personnes de la famille, dont ma mère, et les emprisonnèrent. Ils revinrent même arrêter Salih Amayu, la jeune femme qui s’occupait de nous. Nous étions trop jeunes et ne savions ni comment, ni où les trouver. Nous n’avons plus jamais entendu parler d’eux. Nous sommes devenus des orphelins.

Mes frères et sœurs et moi-même furent séparés et partirent habiter dans des villes différentes. Keyranas et moi retournâmes dans notre ville d’origine et vécûmes chez notre voisine Nouriya. Dursitu et Megarsa allèrent vivre à Mechara en Haraghe, chez un ami de mon père et ce jusqu’aux élections nationales de 2005. Après les élections, ils furent suspectés d’avoir des activités anti-gouvernmentales et furent accusés d’inciter les étudiants à voter pour des partis « anti-gouvernmentaux » ou pour l’opposition, ils disparurent peu après. Je n’ai plus jamais entendu parlé d’eux. Sebaha et Firomsa allèrent vivre avec notre tante maternelle Hakima à Hirna.

Mon histoire

Après avoir terminé l’école primaire, je suis allé au collège dans une autre ville et j’ai habité avec un ami de mon père. J’ai obtenu mon diplôme du secondaire avec les honneurs du jury et j’ai été accepté en classe préparatoire en 2004 avec deux des enfants de l’ami de mon père. Il nous a payé une chambre et a également payé mes frais de scolarité.

Ma première arrestation

En février 2004, l’Organisation Démocratique des Peuples Oromos ['OPDO est un parti politique à base ethnique né en dissidence de l'OLF, il rejoindra d'autres partis ethniques (dont le puissant TPLF) au sein du Front Démocratique Révolutionnaire des Peuples Éthiopiens, l'EPDRF, qui a remporté toutes les élections parlementaires depuis 1995 et est actuellement au pouvoir en Éthiopie] décide de déplacer la capitale de la région Oromia de Finfinne [Addis Abeba en oromo, qui est la capitale historique de la région] à Adema. Les Oromos ont organisé des manifestations massives pour contester cette délocalisation. J’ai moi-même participé à ces manifestations. La police est intervenue et a tiré sur les manifestants. Beaucoup de gens ont été tués. J’ai tenté de m’enfuir, mais la police m’a rattrapé. Ils m’ont battu, frappé avec leur matraque, cogné et fouetté avec des cordes. Puis, ils m’ont attaché les mains dans le dos et m’ont attaché à un arbre. Ils m’ont torturé cruellement. Ensuite, ils m’ont emmené sur les rives d’une petite rivière et ils m’ont encore torturé. Ils voulaient savoir pourquoi je participais aux manifestations, ils voulaient savoir mon affiliation politique ainsi que celle de ma famille. Ils m’ont relâché 24 heures plus tard après m’avoir fait signé un formulaire par lequel je m’engageais à ne plus prendre part à des manifestations contre le régime.

Ma deuxième arrestation

En 2005, il y a eu des élections parlementaires en Éthiopie [régime parlementaire]. Les parties d’opposition ont gagné dans tout le pays, mais l’EPDRF s’est auto-proclamé vainqueur. Les gens ont commencé à manifester massivement. Nombre d’entre eux ont été arrêtés, tués ou ont disparu.
Dans notre école, on avait un club qui œuvrait pour la défense de la langue et de la culture oromo. Ce club organisait des manifestations. Cependant, en raison des conditions que j’avais signées après ma première arrestation, j’ai refusé d’y participer. Une fois encore, la police a tiré sur les manifestants. Plusieurs de mes camarades de classe ont été touchés et deux amis sont morts.

Après les manifestations, la police s’est rendue dans mon école pour demander au directeur de lui remettre les noms de ceux qui avaient organisé la manifestation. Le directeur a répondu que les organisateurs étaient probablement les responsables du club ainsi que les 10 meilleurs étudiants. J’étais un élève brillant, le premier sur une classe de 92 élèves. Les policiers ont embarqué les responsables du club et les trois meilleurs élèves. Ils nous ont emmené en prison. La cellule était si petite. Je me souviens de l’immonde nourriture, de l’odeur de l’urine dans la cellule, des corvées quotidiennes et des interrogatoires quotidiens. Ils m’ont inlassablement interrogé sur les raisons de mon opposition au gouvernement, l’histoire de ma famille et ma connexion à l’OLF. Ils m’ont arrêté le 11 juin 2005 et ne m’ont relâché qu’en janvier 2006 avec des conditions draconiennes. Je devais adhérer à l’EPRDF, assister à tous leurs meetings et rapporter les activités de l’OLF. Lorsque je suis retourné en classe préparatoire, le directeur m’a annoncé que je ne pourrais passer le concours d’entrée à l’Université si je n’adhérais pas à l’OPDO. Je voulais finir mes études alors j’ai essayé d’adhérer au parti. Mais les responsables de l’OPDO m’ont fait savoir que je ne pouvais adhérer à leur parti, ni à l’EPRDF en raison des activités passées de mon père. Ils m’ont dit que si je devenais membre du parti, je m’empresserais de communiquer des informations à l’OLF. Finalement, on m’a donné ma chance de passer l’examen. J’ai obtenu d’excellents résultats au concours d’entrée et je suis entré en Février 2006 en faculté de technologie, au département d’ingénierie des ressources hydrauliques et de l’irrigation.

Après ma première année d’université, fin 2006, je suis rentré dans ma ville natale dans la région d’Haraghe afin de rendre visite à la femme qui s’était occupée de moi quand j’étais devenu orphelin. Alors que j’étais sorti voir un ami, elle m’a téléphoné et m’a informé que les autorités me recherchaient. J’avais entendu parler d’autres étudiants oromos arrêtés alors qu’ils rentraient dans leur famille, alors j’ai décidé de ne pas retourner chez elle. Je suis parti directement pour Finfinne [Addis]. Je ne suis plus jamais retourné dans la ville de mon enfance après cette date.

En 2007, le club de défense de la langue et la culture oromo de mon Université m’a demandé de faire parti de leur bureau. J’ai d ’abord refusé, mais ils ont insisté. J’ai demandé conseil auprès de mon chef de Département. Étant donné que le club n’était impliqué dans aucune activité politique et qu’il avait été établi avec l’aval de l’Université, il m’a dit que je pouvais y participé. Sur mon temps, libre, je suis devenu trésorier du club.

Ma troisième arrestation

Afin d’obtenir mon diplôme en 2009, je devais faire un stage dans le secteur des ressources hydrauliques. Je me suis rendu auprès de nombreuses agences gouvernementales. Dès que les responsables comprenaient que j’étais Oromo, originaire d’Oromia, ils me demandaient ma carte de l’OPDO. Étant donné le refus du parti de m’accepter comme membre, je me suis adressé à une ONG chinoise qui m’a accepté. J’ai rédigé et soumis ma proposition de stage mais mon chef de département m’a vertement répliqué que je devais obligatoirement travailler pour une agence gouvernementale. J’ai commencé ma quatrième année d’Université sans savoir où je pourrais effectuer mon stage.

En Mai 2009,le club a participé à un gros événement culturel. C’était un festival où toutes les nations d’Éthiopie exhibaient leur artisanat et des objets culturels. Les Oromos présentaient des bijoux et des costumes traditionnels, des affiches et des souvenirs. J’étais sur le stand et m’occupais de la caisse. Des officiels sont venus, ont pris un souvenir en forme d’arbre Odaa [e sycomore qui est l'emblème par excellence de la nation oromo] et sont partis sans payer.

Le jour suivant, j’étais en train de travailler sur un projet de recherche à la bibliothèque lorsqu’on m’a demandé de sortir. Dans le jardin de l’Université, j’ai trouvé des agents de police et les étudiants faisant partie du bureau du club. On a tous été embarqué à la station de police. Ils m’ont demandé pourquoi je vendais de la propagande OLF et pourquoi je récupérais des fonds pour l’OLF. La même nuit, ce 16 mai 2009, j’ai été transféré à la prison de Ziway. Là, ils m’ont sauvagement torturé. Ils m’ont emmené dans une cellule souterraine très obscure, je suffoquais là-dedans parce qu’il faisait si chaud et c’était si étroit. Ils m’ont laissé là, seul, pendant 15 jours et puis, ils m’ont transféré dans une autre cellule avec d’autres prisonniers.

A partir de ce moment, ils ont pris l’habitude de m’interroger une fois par semaine. Il me battait continuellement parce qu’il voulait que la douleur qu’ils m’infligeaient me fasse avouer des crimes que je n’avais pas commis. Durant la journée, je devais accomplir des corvées pénibles tels que creuser des trous, ramasser du bois pour le feu, et parfois, on allait arracher les mauvaises herbes dans les fermes des officiers. On devait casser des pierres et en faire des graviers. Ils nous torturaient en nous demandant de nous déshabiller et de nous allonger sur les graviers brûlants, puis ils nous battaient dans le dos. C’est comme ça que j’ai eu ces cicatrices [me montre son avant bras]. J’ai beaucoup d’autres cicatrices et plus particulièrement sur les genoux parce qu’ils nous obligeaient à marcher à genoux sur les graviers. Cette autre cicatrice [montrant une autre cicatrice sur son avant-bras]…ils m’ont brûlé le bras. Par deux fois, durant la nuit, ils m’ont conduit au lac Danbal. Là, ils m’ont dit qu’ils me tueraient si je n’avouais pas et ils m’ont plongé la tête dans l’eau. Ils avaient beaucoup d’autres techniques de torture…

Après avoir passé un an et quatre mois dans cette prison, j’ai pu enfin sortir, mais uniquement en raison de mon déplorable état de santé. Je souffrais d’une très grave pneumonie et de diarrhée constante causées par des conditions d’hygiène et une alimentation exécrables. J’étais devenu si faible qu’ils étaient persuadés que j’allais mourir… et moi aussi, je croyais que c’était la fin. Ils m’ont transféré dans un centre de soins. Je devais être de retour à la prison le 1er Octobre suivant et ce, quelque soit mon état de santé. Au centre de soins, j’ai rencontré un ancien camarade de classe qui a prévenu ma tante Fozyia. Quelques heures à peine après qu’elle ait reçu l’appel, elle est arrivé au centre. Le docteur l’a informée que mon état de santé était mauvais au point que je ne pouvais être pris en charge au centre. Avec l’aide d’un de ses clients, un homme d’affaires qui lui achetaient des meubles, elle put me faire sortir du centre de soins. Elle a payé une caution de 40000 Birr éthiopienne [près de 2000 Euros] et a dû signer un papier stipulant qu’elle s’engageait à me ramener dans 25 jours.

J’ai été transféré au Black Lion Hospital où je suis resté 5 jours en soins intensifs puis, ils m’ont transféré au Saint Paul’s Hospital pour finir mon traitement. Mon frère et ma tante ont dit que je ne pouvais pas retourner en prison, que je devais m’échapper. Ils ont trouvé un passeur qui pourrait m’aider à passer la frontière avant la date à laquelle je devais retourné en prison et ont organisé mon évasion.

Note Le titre donné à ce texte a été prononcé par Abdatta à une autre occasion alors que nous discutions de la situation des Oromos en Éthiopie. D’après certaines sources cités par Al-Jazeera, les Oromos représentent près de 90 % des prisonniers politiques en Éthiopie.

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