Témoignage : « On doit le frapper. Il fait partie de ces gens qui coupent notre eau.”

FacebookTwitterGoogle+Partager

Les manifestations des Oromos devant le Haut Commissariat aux Réfugiés en sont à leur troisième semaine. Ils protestent contre l’augmentation des actes de violences à leur encontre en Égypte ces dernières semaines. Des actes qui se sont multipliés depuis le début de la crise entre l’Éthiopie, leur pays d’origine, et l’Egypte, le pays d’accueil en raison de la décision d’Addis Abeba de construire un immense barrage sur le Nil. Le passage à tabac d’un interprète Oromo, il y a un peu plus de trois semaines a sans doute catalysé le besoin pour les Oromos d’exprimer publiquement leurs inquiétudes.

J’ai rencontré Abdatta, l’interprète oromo, et je lui ai demandé de nous raconter ce qui lui était arrivé ce jeudi 6 juin 2013.

“J’étais sur le chemin du retour après avoir rendu visite à un ami. Tout d’un coup, deux types se sont approchés de moi. L’un était plus âgé que l’autre et avait un bâton. Je connaissais l’autre, c’est un broker qui fait office d’agent immobilier dans le quartier.

Ils m’ont demandé “D’où tu viens?” J’ai répondu que j’étais Somalien. I ont dit. “Pourquoi tu nous mens? On sait bien que t’es Éthiopien . Ils m’ont poussé, poussé, jusqu’à ce que je me cogne aux voitures garées dans la rue. Le plus âgé m’a donné un coup avec son bâton  Et l’autre m’a giflé. J’ai tenté de me défendre. Des gens se sont rapprochés. Quand ils ont demandé “D’où vient ce mec?”, le broker a répondu “c’est un Éthiopien  on doit le frapper. Il fait partie de ces gens qui coupent notre eau.” Des personnes dans le groupe ont commencé à faire des bruits de cochon. Ils avaient des couteaux et des chaines et ils ont commencé à me frapper[1].

Un ami, avec qui j’étais quelques minutes auparavant, est intervenu au moment où le broker allait me frapper avec son couteau. Du coup, les autres se sont mis à lui courir après. Le reste du groupe à continuer à me frapper…fort…partout. Il fallait que je tente un truc. Je ne sais pas très bien comment j’ai pu me sortir de là, mais j’ai pu me faufiler et j’ai  couru. Mais pas pendant longtemps, il m’ont rattrapé et m’ont fait tombé en me faisant un croche-pied. Ils me sont tous tombé dessus, m’ont donné des coups de bâton et m’ont sauté dessus à pieds joint. Je me suis rendu compte que j’étais très proche de l’immeuble de mon ami d’où je venais. Le gardien de l’immeuble a ouvert la porte et m’a reconnu parce qu’il m’avait ouvert quand j’étais sorti quelques minutes auparavant. Il leur a demandé “Arrêtez de la frapper, je connais ce garçon, il a un ami qui habite ici”  Les gens se sont mis à l’insulter, à le traiter d’Éthiopien. Il leur a répondu “Comment ça se fait que vous soyez si nombreux à taper un garçon seul.” Pendant qu’ils parlaient, j’ai réussi à me sortir de là, en marchant sur les genoux. J’ai pu rentré dans l’immeuble et j’ai couru dans les escaliers.

Le type avec le couteau m’a rattrapé. On s’est battu et j’ai réussi à me dégager et à atteindre l’appart de mon ami au 5° étage. J’étais couvert de sang et j’avais d’énormes bosses sur la tête. J’ai reçu les premiers soins et j’ai appelé Gumi [un travailleur social Oromo]. Dès qu’il est arrivé, nous sommes partis au poste de police. L’ami qui avait empêché que je me fasse poignarder était là aussi. Au commissariat, il y avait deux policiers qui refusaient de prendre ma déposition. Gumi a insisté “Il est blessé, on doit faire une déposition”. Je leur ai montré ma carte de réfugié. Quand ils ont vu ma nationalité, un des policiers a dit “C’est normal”. Et puis, il nous a dit “Regardez-moi bien”, il a mis la main sur la poche de son revolver “une balle, c’est assez pour vous trois” et il a pointé son index sur nous. Au cours de la longue discussion qui a suivi, ils ont répété qu’ils ne prenaient pas les dépositions des Éthiopiens  Finalement, un troisième policier est arrivé et a dit “Nous devons prendre la déposition de ces gens”.

Il m’a demandé d’écrire ma déposition dans ma langue et de la faire traduire par mon ami. J’ai écrit ma déposition en oromo et Gumi l’a traduite en arabe. Le policier a jeté un coup d’oeil à ma déposition et m’a dit “Si je comprend bien, vous avez des problèmes parce que vous êtes Éthiopien  J’ai répondu affirmativement. Il a fait un mouvement de tête et a dit que c’était bon. Il a demandé à un autre policier de nous conduire à l’hôpital de la police. A la réception, on m’a demandé 20 Livres Égyptiennes  Et puis, on m’a demandé ma carte d’identité. Quand il a vu ma nationalité, le réceptionniste a demandé à plusieurs reprises “nationalité éthiopienne?” Et à chaque, j’ai répondu oui. “Comme vous êtes Éthiopien  vous devez payer 40 Livres. J’ai demandé la raison. “Parce que vous coupez notre eau et maintenant vous devez faire ce qu’on vous dit” J’ai payé les 40 Livres et je suis rentré. Le Docteur est arrivé, il s’est assis en face de nous et s’est mis à rire. On lui a demandé ce qui le faisait rire. Il a répondu “je vois bien que vous avez des blessures partout, mais je ne ris pas de vous, c’est au sujet de quelque chose d’autre”. “Alors quoi?” Il n’a pas répondu. Il a seulement dit que c’était inutile de faire un certificat médical. “Je vois bien que vous êtes blessé, mais ça sert à rien”. Finalement, il a fait le certificat. Nous sommes retournés au commissariat pour le donner aux policiers. Ils nous ont remis un numéro de dossier pour qu’on puisse suivre la plainte. »

Ces faits remontent au 6 juin dernier. Abdatta a récupéré le reste de la semaine, il a gardé des douleurs dans les reins pendant longtemps. Il va bien maintenant, physiquement en tout cas. Peu de temps après cette attaque, le propriétaire lui a donné une semaine pour vider les lieux. Avec sa femme et leur nouveau né, ils ont emménagé chez un couple d’amis. Aujourd’hui, il cherche un appartement pour lui et sa petite famille au 6 Octobre.

 

Ce contenu a été publié dans Afrique de l'Est, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>