Les réfugiés éthiopiens refusent de faire les frais de la crise égypto-éthiopienne

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Ils étaient déjà plus d’une centaine ce dimanche matin à 8.00 et leur nombre a grossi au cours de la journée. Tous habillés de T-Shirt orange, les couleurs de leur association, United Oromos Refugees en Égypte, ils sont venus protester contre la vague de violence dont ils sont victimes depuis quelques jours.

protection
Vives tensions entre l’Égypte et l’Éthiopie

Les relations entre les Égyptiens et les Éthiopiens en Égypte sont à l’image des relations egypto-éthiopienne, continuellement tendues avec des périodes de crises. Au Caire, depuis quelques semaines, les brimades se sont transformées en coups. Les violences subies actuellement par les réfugiés éthiopiens ont pour cause la décision prise par Addis Abeba de détourner les eaux du Nil Bleu afin d’alimenter un gigantesque barrage hydroélectrique près de la frontière soudanaise. L’Égypte étant presque intégralement dépendante du Nil et recevant 85% de ses ressources en eau de l’Ethiopie, cette annonce a provoqué une véritable onde de choc.

Les journalistes, analystes et politiciens égyptiens ont vertement critiqué la décision unilatérale prise par l’Éthiopie et l’option d’une action militaire est parfois envisagée. Chauffés à blanc par cette affaire, certains nervis des quartiers populaires ont décidé de passer à l’action. On a eu vent ça et là de passages à tabac. D’autres témoignages d’Éthiopiens rapportent des refus de soin, des évictions de logement ou encore des licenciements. Et puis jeudi soir, c’est un interprète Oromo des Nations Unies qui a été roué de coups dans son quartier de Maadi au Caire. En raison de sa fonction d’interprète, au service des Nations Unies et de la communauté réfugiée éthiopienne, cette attaque a eu une plus grande résonance. Et c’est sans doute ce qui a poussé les Oromos à venir en nombre manifester leur colère mais surtout leur inquiétude face à ce déferlement de violence et à ces discriminations.

tous

Attaquer des Éthiopiens en Égypte en représailles après les décisions du gouvernement éthiopien va bien plus loin que le simple amalgame grossier. Ces gens ont quitté leur pays parce qu’ils y étaient persécutés par leur gouvernement et ont trouvé refuge en Égypte. L’une des affiches formulait ainsi cette idée “Nous sommes des victimes du gouvernement éthiopien”. Des personnages publiques ont d’ailleurs recommandé que l’Égypte soutienne l’opposition égyptienne pour déstabiliser le régime d’Addis Abeba.

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Source : @aboughazala

 

A noter, le drapeau égyptien brandi tout au long de la manifestation au milieu des drapeaux oromos comme pour rappeler que “nous ne sommes pas des ennemis”.

drapeauegyptien

Le HCR par la voie de son représentant régional, Mohamed Dayri, a réagi rapidement en publiant un communiqué de presse. Il enjoint les Égyptiens a protéger l’intégrité physique des Éthiopiens. Il rappelle également que ces réfugiés ont fui leur pays afin de trouver un sanctuaire en Égypte. Et de rappeler qu’il y a 2608 réfugiés et demandeurs d’asile Éthiopiens présents sur le territoire égyptien.

Couverture des médias ou propagande?

La couverture médiatique des manifestations ainsi que des violences exercées contre les Éthiopiens prend une ampleur inespérée en Égypte. On regrettera cependant, la trop grande place accordée par les médias au barrage éthiopien lorsqu’ils couvrent les manifestations. Quelques responsables oromos se sont exprimés sur ce sujet, disant qu’ils s’opposaient à l’ouvrage hydraulique. Bien que les questions de barrage soient loin d’être leur priorité ; c’est par cet angle que les manifestations sont couvertes. Il ne fait aucun doute que sans cette crise égypto-éthiopienne, la couverture aurait été bien moindre.

Dans Al-Ahram online, notamment, la moitié de cet article est consacrée à la manifestation et l’autre moitié à la crise autour de la construction du barrage. Cependant plus de la moitié de la première partie couvrant la manifestation mentionne l’opposition des manifestants à la construction du barrage alors qu’à notre connaissance aucune banderole ne mentionne une opposition franche à l’exception d’une disant “Nous n’avons rien à voir avec le barrage”.

Cette récupération par les médias égyptiens des manifestations oromos fait le bonheur des pro-barrage éthiopiens, à l’instar de ce média éthiopien basé dans l’Arizona et qui titre : “Les réfugiés pro-OLF au Caire manifestent contre le barrage Renaissance éthiopien”. L’OLF (Front de Libération Oromo) est une organisation politico-militaire indépendantiste, qualifiée de terroriste par Addis Abeba et dont l’existence justifie toutes les exactions, emprisonnements et tortures à l’encontre d’Oromos suspectés, plus souvent à tort qu’à raison, d’affiliation avec ce mouvement. Le titre tente de faire passer l’idée que ces manifestations sont le fait de “pro-terroristes” se dressant contre la construction du barrage éthiopien.

Cette démonstration est reprise dans un autre blog dans lequel l’auteur, Daniel Berhane, qualifie les manifestants de « 5° colonne ».

Certains commentateurs de ce même article affirment que les manifestations oromos sont orchestrées par le gouvernement égyptien.

Entre autre “Tourist Dila” rapporte « … Pour vous dire la vérité, j’ai un ami qui vit en Egypte […] Des Égyptiens, probablement des agents de sécurité, lui ont demandé de joindre les manifestations en lui tenant des promesses, des opportunités d’embauche, un passeport et des opportunités de voyager dans n’importe quel pays. [Mon ami] a ajouté que les gratifications augmenteraient en fonction des personnes qu’il serait capable de faire venir. »

Au final, d’un côté comme de l’autre, on relègue bien loin les vrais problèmes d’insécurité et de discrimination dont sont victimes les Éthiopiens. On ne mentionne les manifestations des Oromos que dans la mesure où elles servent la propagande de l’un ou de l’autre camp dans leur escalade verbale.

Il est urgent que les blogeurs et les journalistes indépendants se focalisent sur l’essentiel afin de contribuer à la désescalade de la crise égypto-éthiopienne et afin de porter à la connaissance du grand public ce qu’implique être un réfugié. Beaucoup d’Égyptiens se sont mobilisés de façon exemplaire pour organiser l’accueil des réfugiés syriens. Les structures mises en place sont à la hauteur de la grave crise que nous traversons. Mais il ne faut pas oublier qu’un réfugié est un réfugié, quelque soit son ethnie, sa nationalité, sa religion, son genre, sa couleur de peau. A ce titre, les Éthiopiens et tous les réfugiés du continent africain qu’accueille l’Égypte devraient pouvoir jouir du même respect et ne pas être victime une nouvelle fois de persécution dans leur pays d’accueil.

Hormis la photo taguée, toutes les photos proviennent de UnitedOromoRefugees- Egypte, principale organisatrice des manifestations.

Note : Les Oromos constituent presque le tiers des 91 millions d’Ethiopiens et sont légèrement plus nombreux que les Amharas. Les mouvements indépendantistes oromos tes que l’OLF considèrent qu’ils vivent sous le joug de l’Etat colonial éthiopien qui tente de lui imposer sa langue, l’amarhic au détriment de leur propre langue.

Ces données officielles sont contestées. Les Oromos affirment représenter la moitié de la population en Éthiopie, soit 45,5 millions d’individus. Ils ne se reconnaissent pas non plus comme « Éthiopien » et n’utilisent que le gentilé « Oromo » pour se définir (via @oromopress). J’ai beaucoup hésité au cours de la rédaction de l’article à utiliser l’un ou l’autre des gentilés. Pour résumé, on peut dire qu’ici, Oromo doit se comprendre au sens ethnique et Éthiopien au sens nationalité/citoyenneté. Par ailleurs, si les Oromos sont ceux qui protestent actuellement, tous les Éthiopiens sont concernés par la vague de violence qui pourrait également toucher, par amalgame, les réfugiés Somaliens et Érythréens.

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