Amani, 30 ans, femme de ménage « Je ne voterai pas, je n’y comprends rien »

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Elle est la seule personne dans ce pays avec laquelle je peux avoir une conversation sérieuse en arabe. Elle a une prononciation claire et sait utiliser les mots qu’il faut pour se faire comprendre. C’est une fille intelligente qui illustre malheureusement trop bien la panne de l’ascenseur social dont j’avais déjà parlé dans cet article sur la décomposition du système éducatif égyptien. Elle aurait sans aucun doute fait une brillante étudiante. Un jour, elle m’a confiée qu’elle aurait voulu faire des études d’informatique pour être programmeuse. Mais voilà, Amani a dû lâcher l’école précocement et elle gagne difficilement sa vie en faisant des ménages. Elle vient de temps en temps chez moi pour m’aider à nettoyer l’appartement. Elle travaille vite et bien, et elle est honnête; nous nous connaissons depuis presque 5 ans.
Si elle pouvait travailler tous les jours, elle gagnerait 150 Euros par mois, mais en ce moment, je crois qu’elle n’a même pas trois jours de travail par semaine. Son mari est chauffeur de microbus (quand il a du travail) et doit toucher une centaine d’Euros par mois. Ils louent un appartement dans le quartier populaire du 6 Octobre pour 80 Euros par mois où ils vivent avec leurs deux jeunes enfants. Avant, ils louaient un autre appartement, mais le propriétaire a décidé subitement de remonter le loyer d’une dizaine d’Euros, ils avaient déjà du mal à boucler leur budget mais là, ils n’ont pas pu suivre et se sont retrouvés à la rue. Amani et son mari sont Sa’ïdi, c’est-à-dire qu’ils sont originaires du Sud de l’Egypte, de Louxor plus précisément.

« Moubarak ne me fait pas peur »

Je me souviens lui avoir demandé le 27 janvier 2011 ce qu’elle pensait de la grande manifestation qui avait eu lieu deux jours plus tôt et du mouvement de contestations qui se poursuivait autour de Tahrir. J’ai su en entendant sa réponse que quelque chose avait profondément changé en Egypte et qu’il se pourrait bien que la foule rassemblée à Tahrir arrive à ses fins : renverser Moubarak. “Je n’ai pas peur de lui, m’avait-elle dit, je serai même capable d’aller lui dire en face qu’on ne veut plus de lui, qu’il faut que ça change. On est prêt à tous descendre dans la rue pour manifester”. J’avais jusque-là suivi les frémissements de la contestation massive qui allait naître en Egypte via les gazouillis de Twitter, un espace occupé par des gens éduqués, plutôt aisés et pour ceux que je suivais (anglophones) très occidentalisés. Une jeunesse qui voulait une autre Egypte sur le modèle de ce qu’ils avaient eu l’occasion de voir ailleurs. Avec Amani, je me rendais compte que les aspirations des classes aisées avaient des échos profonds dans les classes plus populaires. Et surtout, qu’ils n’étaient plus terrifiés par le régime.
Il aura suffi d’une petite dizaine de jours pour que Amani prenne peur. Il faut dire, que nous étions passés par des journées terriblement anxiogènes, la police omniprésente avait complètement disparu, les prisons avaient été ouvertes et un bon nombre d’entre nous avait passé une ou plusieurs nuits blanches à surveiller les allers et venues dans la rue. Moubarak s’accrochait à son poste. On ne voyait pas l’issue et on craignait le pire à savoir que l’armée, pour l’instant neutre, ne s’aligne sur le pouvoir et se retourne contre les manifestants. “Ca suffit, m’a dit Amani, il [Moubarak] a dit qu’il ne se représenterait pas aux prochaines élections, maintenant, il faut arrêter les manifestations.”

“Je ne voterai pas au référendum constitutionnel”

Quelques jours avant le référendum pour ou contre le projet de constitution égyptienne, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander pour quoi elle allait voter.
“Je n’irai pas voter parce que je ne sais pas si la constitution est bonne ou mauvaise. Je l’ai un peu lue, mais je n’y comprends rien.” Je lui ai demandé si elle avait écouté les arguments des uns et des autres en faveur de ou contre la constitution. Elle m’a dit que oui, elle les avait écoutés “mais ils sont surtout les uns contre les autres. Quand je les écoute, je trouve que les deux camps ont raison et au final, je ne sais toujours pas si la constitution est bien ou pas bien.”
Elle a ajouté que tous les gens qu’elle connaissait ne savait pas non plus que penser de la constitution et n’iraient probablement pas voter. J’avais entendu que l’imam d’une des mosquées du 6 Octobre avait exhorté ses fidèles à voter pour la constitution et que ceux qui s’abstiendraient ou pire voteraient contre étaient contre la loi de Dieu et donc considérés comme des infidèles. La colère des orants à la sortie de la mosquée avait été telle qu’une bagarre avait éclaté. Je raconte l’incident à Amani qui me répond que l’imam de la mosquée de son quartier a fait le même coup, les hommes sont tous sortis. Ca l’énerve que les imams se mêlent de lui dire ce qu’elle doit faire ou penser…

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Une réponse à Amani, 30 ans, femme de ménage « Je ne voterai pas, je n’y comprends rien »

  1. C’est une situation délicate en Égypte, dont les imbrications politiques touchent beaucoup de gens, plus particulièrement les manages modestes !

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