2° partie. Le coup de force de Morsy fait apparaître une Egypte profondément divisée

FacebookTwitterGoogle+Partager

Par son coup de force, Morsy a réussi l’exploit de se mettre à dos non seulement tous les “révolutionnaires” mais également les fidèles de l’ancien régime (felools) qui pour la première fois ont donné clairement de la voix. On voit donc très clairement les contours de trois blocs distincts en Egypte.

Les révolutionnaires

Mohamed El-Baradei; lauréat du prix Nobel de la paix, bien connu sur la scène internationale, a violemment réagi à la décision de Morsy. “La révolution est avortée jusqu’à nouvel ordre” écrivait-il sur son compte Twitter. Dans un interview à Der Spiegel paru le 26/11/2012, il se montre extrêmement critique. “Il [Morsy] a confisqué tous les pouvoirs. Même les pharaons n’ont jamais eu autant d’autorité, sans même parler de son prédécesseur, Hosni Moubarak. C’est une catastrophe ; une parodie de révolution l’a porté au pouvoir et on peut craindre le pire avec ce dernier acte”. El-Baradei conclue son interview par ces mots : “Nous ne voulons pas répéter la barbarie de la Révolution Française”.

Le nassériste Hamdeen Sabbahy, avait créé la surprise en arrivant troisième aux élections présidentielles avec 20.7% des suffrages exprimés. Il est plus calme et a le sens de la formule mais le message est tout aussi clair. “Alors que le pays cherche des solutions, le Président crée des problèmes.” “Les décision du président sont un coup d’Etat contre la démocratie et constitue un monopole des pouvoirs.” “La révolution n’acceptera pas un nouveau dictateur”.

Abdel Moneim Abo el-Fottouh est arrivé quatrième aux élections présidentielles avec 17.5% des voix L’homme a traversé toutes les tendances de l’islam politique en partant du salafisme pour traverser la confrérie des Frères Musulmans de son aile la plus conservatrice à la moins conservatrice. Ses prises de positions trop libérales le feront exclure de la confrérie en 2011. Par l’intermédiaire d”une déclaration officielle de son nouveau parti “l’Egypte forte”, Abo el-Fottouh a appelé le Président Morsy à annuler sa déclaration constitutionnelle. Il appelle les différentes forces de la société égyptienne à unir leur efforts pour une sortie de crise.

Amr Moussa, le vieux loup de la diplomatie égyptienne est arrivé cinquième avec 11% des voix aux élections présidentielles. Il a fait toute sa carrière sous Moubarak, mais ce n’est pas un vrai felool ; il a salué la révolution et a rappelé à maintes reprises comment il s’était souvent opposé au Raïs. J’avais fait un court portrait de lui dans un article sur les 5 favoris de la présidentielle. Il a attiré les voix de ceux qui étaient plutôt contents de la chute de Moubarak, mais qui ne voulaient pas trop de changement non plus et ne se reconnaissaient pas dans les autres candidats : Shafiq le felool, Morsy le Frère Musulman, Abou el Fottouh, qu’ils suspectent toujours de salafisme ou Sabbahi, le rouge. Dans un entretien accordé à Der Spiegel publié le 27/11/2012, Moussa dit que la dernière décision de Morsy n’a pas “encore” mis en place une dictature, mais que les décrets publiés par le Président sont extrêmement problématiques et lui garantissent un pouvoir élargi inquiétant. Moussa met plus l’accent sur la profonde division égyptienne. Jamais la société n’a jamais été aussi divisée. C’est à ses yeux la pire crise politique qu’il n’a jamais connu au cours de sa carrière en Egypte.

Les quatre mousquetaires de l’opposition font front commun : ils ont déclaré samedi 24/11/2012 qu’il n’y aurait pas de dialogue avant que le décret ne soit annulé.

Baradei, Sabbahi, Moussa et pas moins de 20 mouvements révolutionnaires d’opposition sont allés encore plus loin et se sont officiellement unis dans le “Front de Salut National”.  Abou el Fottouh a refusé de rejoindre ce parti en raison de la présence de felouls, faisant ainsi référence à Moussa, pourtant étiqueté “felool light”.

De gauche à droite Sabbahi (profil) Baradei et Moussa. Photo par Mohamed Hesham

Les “felool”

Littéralement, felool signifie “ce qui reste d’une armée en déroute”. Le terme a été très tôt utilisé pour désigner ceux qui restaient fidèles à Moubarak et à l’ordre ancien. Ils ont été totalement marginalisés et “felool” est même devenue une insulte populaire. Aux élections présidentielles, le candidat Shafiq (qui fut le dernier Premier Ministre de Moubarak) était un candidat felool. Aux présidentielles, il a réalisé un score aussi excellent qu’inattendu. En recueillant 23.6% des suffrages exprimés, Shafiq n’était qu’à un point du leader Morsy avec 260.000 voix d’écart. La peur de beaucoup de voir un Frère Musulman au pouvoir a conduit a un report massif des voix sur Shafiq au second tour qui a perdu l’élection avec un score honorable de 48.27%. Ces bons scores du candidat felool sont importants car ils ont permis une “démarginalisation” des felools. Après l’élection, les gens osent d’avantage s’en prendre aux révolutionnaires, seuls responsables du désordre ambiant et se revendiquent eux-mêmes “felools”.

La fronde est venue surtout des juges, au premier rang desquels “Le Club des Juges” qui a décidé de se mettre en grève. Leur contestation est compréhensible et légitime. Je m’étonne cependant, ne pas avoir entendu les libéraux tirer la sonnette d’alarme. Il ne faut pas oublier la raison qui a conduit Morsy à publier ce décret. : la justice est accusée de faire barrage aux forces révolutionnaires comme en témoignent les nombreux acquittements de policiers et hauts responsables du Ministère de l’Intérieur accusés d’avoir tués des manifestants. On peut reprocher à Abou El Fottouh de faire bande à part, ceci dit, c’est le seul qui refuse de manifester en même temps que ces juges, en grande partie responsable de la situation du pays.

Avec le décret de Morsy, les felools montent pour la première fois au front. Quelques-uns ont même fait le déplacement jusqu’à la place Tahrir mardi pour manifester, certains assumant leur appartenance, d’autres préférant rester discrets. La place est symboliquement chargée. Elle est le lieu de la libération de l’ancien régime, elle est foncièrement anti-Moubarak et donc anti-felool. Ce n’est donc pas à Tahrir qu’ils ont été les plus voyants. Au cours de la grande manifestation nationale anti-Morsy du 27 novembre, de multiples rassemblements se sont formés à travers l’Egypte. Si la situation était calme et plutôt bon enfant sur Tahrir, malgré les centaines de milliers de manifestants (mis à part les rues adjacentes dans lesquels des manifestants faisaient violemment face aux forces de l’ordre), ce n’était pas le cas dans d’autres villes et notamment dans les villes du Delta. Ces villes sont des bastions felool et la victoire des Frères Musulmans a suscité bien des rancoeurs. A Alexandrie, ainsi que dans plusieurs villes du Delta : Damanhour, Mansoura, Tanta; on a assisté à de vraies émeutes avec mise à sac des QG des Frères Musulmans. C’est aussi là qu’il y a eu les premiers morts dont Islam 15 ans dont on ne sait pas bien s’il était un membre des Frères Musulmans ou un opposant. Quelle importance? Comme le dit la blogueuse Zeinobia “tout ce qui compte maintenant, c’est qu’un gosse de 15 ans a été tué au cours d’une bagarre entre Egyptiens”. On regrettera que ces actes n’aient pas été plus fermement condamnés par les libéraux. L’opposition à Morsy et aux Frères Musulmans est légitime mais en aucun cas, elle ne doit tourner aux règlements de compte et au lynchage. Certains avancent que les Frères Musulmans avaient formé des milices armés et attrapaient des opposants qu’ils passaient à tabac dans leur QG. J’ai lu pour ma part, les déclarations des Frères Musulmans annonçant qu’ils demandaient à leurs membres d’évacuer les QG pour éviter d’être blessés. Les Frères Musulmans ont également annulé toute manifestation de soutien au Président le 27/11/2012 justement pour éviter les risques de confrontation. La police a laissé faire pendant de longues heures avant d’intervenir…

D’autres oppositions violentes ont déjà eu lieu; elles concernaient le plus souvent de petits groupes de jeunes et les forces de l’ordre. C’est la première fois qu’on assiste en Egypte à des confrontations d’une telle ampleur entre les anti-Morsi (en majorité felool?) et les Frères Musulmans. C’est un élément nouveau qui soulève bien des inquiétudes car il réveille le spectre d’une guerre civile que l’Egypte a jusque là réussi à éviter en regardant avec effroi les événements libyens et maintenant syriens.

Les islamistes

Beaucoup des sympathisants des Frères Musulmans disent être conscients que la façon de faire de Morsy n’est pas idéale. Mais ils renouvellent leur confiance à leur Président car, ils sont persuadés que c’est un homme qui agit pour le bien de l’Egypte et non pour son bien propre. Et c’est bien là toute la différence avec Moubarak. Ils soulignent qu’il publié ce décret uniquement parce qu’il était bloqué dans toutes ses décisions par le pouvoir judiciaire. De toute façon, tous les amendements constitutionnels seront caducs une fois que la nouvelle constitution votée et le nouveau parlement élu. Pour eux, il faut accepter ce retour en arrière nécessaire pour mieux avancer. Mais qu’on se rassure, comme l’a souligné un porte-parole des Frères Musulmans “on ne vas pas faire comme pour la Révolution Française, on ne va pas sortir la guillotine”. Décidément la Révolution Française semble servir d’effet repoussoir autant au pro-Morsy qu’aux anti-Morsy.

Mohamed Beltagy, secrétaire général du Parti pour la justice et la Liberté (parti des Frères Musulmans) a dit que la révolution serait complète avec le limogeage du Procureur Général et le rejugement de ceux qui sont accusés d’avoir tué des manifestants. Il accuse ceux qui s’opposent au décret de Morsy de vouloir le retour des militaires et du Conseil Suprême des Forces Armées au pouvoir.

Yousry Hammad, vice président du Parti Salafi Nour a souligné que les décisions de Morsy étaient révolutionnaires, attendues depuis longtemps. “Le peuple s’est rebellé le 25 janvier pour demander la chute du système, pas seulement la chute de la tête du système” a-t-il écrit sur sa page Facebook.

Dans tous les cas, les Frères Musulmans et leurs alliés insistent beaucoup sur la partie du décret qui prévoie de rejuger les criminels et mentionne le limogeage du Procureur Général mais jamais sur la partie concernant la main mise de Morsy sur tous les pouvoirs.

Plus que jamais, l’Egypte est profondément divisée. Lors du soulèvement de janvier-février 2011 les Frères Musulmans et les forces révolutionnaires libérales formaient un front uni contre l’Ancien régime. Avant même la chute du Président, le front avait commencé à se fissurer, les forces libérales accusant les Frères Musulmans de négocier avec le pouvoir en place. Ces accusations se sont faites encore plus fortes lorsque le CSAF était aux commandes. Cependant, à l’intérieur du mouvement une fracture apparaissait avec des “petits frères” qui s’alignaient davantage sur les positions révolutionnaires anti-CSAF. Aujourd’hui, dans un retournement inédit, les felools et les révolutionnaires se retrouvent côte-à-côte contre Morsy. Si Amr Moussa a pu s’entendre avec les révolutionnaires, je ne pense et surtout, je n’espère pas, que les révolutionnaires s’allieront formellement avec les felools pour faire barrage aux Frères Musulmans. S’ils ont un ennemi commun aujourd’hui, ils n’ont aucune finalité commune. Il ne faut pas oublier que c’est en combattant le régime défendu par les felools qu’un millier d’Egyptiens sont tombés et que de nombreux autres ont été blessés.

Troisième et dernière partie à venir.

Des dizaines ou centaines de milliers de manifestants à Tahrir contre le décret de Morsy le 27 novembre 2001. Photo par Namir Galal

Ce contenu a été publié dans #jan25, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>