Campagne du CCIF contre l'islamophobie. Et maintenant qu'est-ce qu'on fait?

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Islamophobie décomplexée

J’ai réagi maintes fois ici ou sur Twitter aux provocations, diabolisations, humiliations distillées pas ces faiseurs d’opinion à travers les journaux. Finalement, face à ce déferlement incontrôlable, nous n’avons qu’une seule option : en rire. Sinon, on devient mauvais ou malheureux (ou les deux).  À y réfléchir, ces faiseurs d’opinion sont franchement pathétiques et ridicules.
La dernière Une du Point illustre ce pathétisme.

D’après “Arrêt sur Images”, la photo en gros plan de la femme aux yeux bleus en niqab faisant face à une policière a été prise lors d’une manifestation de femmes voilées à Lille. Elles étaient une dizaine et ont été priées de lever le camp avant même d’avoir déplié une banderole. C’est ça l’islam sans-gêne dénoncé par le Point? Une poignée de musulmanes? Combien de maris ont pris à partie un médecin qui examinait leur femme? Combien étaient musulmans? Combien étaient saoûls? Combien étaient abrutis? On est en train de nous faire croire que la France est menacée par une forme d’islam agressif dont on ne connaîtrait pas bien les contours marquant la limite entre l’islam agressif et l’islam paisible. Confusion qui rend suspect tous ceux qui se reconnaissent musulmans.
Le type qui va prier sur sa pause déjeûner le vendredi et qui arrive tard parce qu’il ne peut pas prendre plus d’une demi-heure de pause et qui est contraint de prier dans la rue parfois dans le froid, parfois sous la pluie, est-il un musulman agressif, un musulman sans-gêne? Les rédacteurs du Point croient-ils sincèrement que si ce type avait le choix entre prier dans la mosquée ou dans la rue, il s’obstinerait à prier dehors juste pour emmerder les “Français”?
Finalement, les plus agressifs, les plus sans-gêne, les plus troubleurs de l’ordre public, les plus gros appeleurs de haine, c’est bien cette presse qui dispose d’une large couverture.

Depuis quelques temps, j’ai pris partie de rire et de tourner en dérision, ces Une de magazines (Le Point, L’Express, Valeurs actuelles…), ces déclarations de politiques (Copé, Valls,…) ou d’éditocrates (Fourest, FOG, …). Si on ne fait pas ça, c’est la déprime assurée. Pour aider, il y a aussi les articles de tous ceux qui dénoncent cette mercantilisation des peurs (Pierre Tévanian, Pascal Boniface ou Arrêt sur Images qui préfère aussi en rire).

Mais parfois, il y a des trucs qui ne passent pas. Le sondage de l’IFOP commandé par le Figaro m’a fait mal aux yeux. On peut longtemps discuter sur la perversité de ce sondage. Lire à ce sujet l’excellent décryptage qui en est fait par Tévanian.
Il n’empêche que les résultats sont là et je ne pense pas que mêmes posées autrement les réponses auraient été fondamentalement différentes.
Je suis interloquée par la réponse sur l’édification des lieux de culte. 43% s’oppose à l’édification de lieux de culte pour les musulmans. On pourrait en être attristé mais se dire que ce n’est qu’une minorité. Une grosse minorité certes, mais une minorité quand même. Et là, horreur, on se rend compte que ceux qui sont favorables ne sont que 18%. On se croirait en Arabie Saoudite. Mais qu’est-ce qu’ils veulent les gens à la fin. Ils ne sont pas contents à cause des prières de rue mais ils ne veulent pas non plus de l’édification de lieux de culte. En gros, la France, c’est pas “tu l’aimes ou tu la quittes” c’est plutôt “t’arrêtes d’y pratiquer ton islam ou tu la quittes”
Bref, tout cela est nauséabond, mais ce qui me fait le plus mal, c’est qu’on ne vit pas dans des ghettos, entre nous, on vit avec eux. Ils sont nos collègues, nos profs, nos étudiants, nos parents, nos voisins et même nos amis. Bref, ils nous connaissent, ils nous voient vivre.

Je tire deux conclusions de ce sondage :

Le premier, c’est la réussite incontestable des distilleurs de haine, ceux dont je parlais plus haut qui sont parvenus à force de matraquage médiatique et d’occupation de l’espace à présenter une communauté musulmane encline au fanatisme et s’auto-excluant de la communauté nationale.
Je m’étonne pour ma part qu’il n’y ait pas plus de fanatisme et d’extrémisme musulman violent en France parce qu’à force de crier au loup, on finit toujours par l’attirer. Les Américains en ont fait l’amère expérience en Irak. Et ce n’est pas le démantèlement d’une cellulette djihadiste de convertis qui doit nous faire croire que la France doit se préparer à l’entrée en action d’une 5° colonne verte.
Au lieu de désamorcer les tentations communautaristes (si tant est qu’il y en a), ces éditocrates “un peu islamophobes” sont parvenus à monter les communautés les unes contre les autres. Le truc, c’est que les musulmans dans leur écrasante majorité, non seulement n’ont aucune envie de s’opposer au reste de cette communauté, mais qu’en plus, ils se sentent partie de cette communauté.

La seconde conclusion est l’incapacité que nous avons, nous musulmans français, à faire entendre notre voix. Et pourtant, que d’énergie dépensée à débattre, à discuter, à prouver (moi la première) qu’on n’est pas méchant et que la laïcité est nous convient tout à fait mais qu’on voudrait qu’elle soit vraiment appliquée et pas manipulée et que nous serions plutôt reconnaissants envers certains politique et éditocrates s’ils pouvaient arrêter de faire leur beurre sur notre dos. Je l’ai déjà dit en réagissant à l’affaire du film islamophobe et l’embrayage dans son sillon de Charlie Hebdo, à force de nous défendre, justifier, d’expliquer nous laissons de côté des problèmes sociaux bien plus urgents, bien plus graves. Finalement, nous reprochons aux politiques de nous prendre comme bouc émissaire pour détourner l’attention des Français des problèmes économiques, et nous fonçons systématiquement dans le panneau, en réagissant au quart de tour (par des articles ou des manif contre un film débile). Faisons-nous mieux? Valons nous mieux?

Que Faire? L’action du CCIF.

Pour répondre à l’exclusion imposée par les éditocrates, le CCIF a lancé une formidable campagne rappelant, que nous musulmans, “nous sommes (aussi) la nation”.

C’est une très belle campagne, propre, professionnelle, percutante avec des visuels travaillés et ça convaincrait sûrement bon nombre …. d’Américains. Mais nous sommes en France. Et je ne pense pas que cette campagne aura un impact positif. 60% des sondés de l’IFOP pensent que l’islam est trop visible en France. Difficile de savoir si le problème vient plus de la visibilité des musulmans eux-mêmes ou du tapage médiatique qui est fait autour.
Certains se réjouiront de voir que les musulmans sont capables de communiquer, de présenter une image très éloignée de celles présentées par les médias. Mais ceux qui s’en réjouiront, sont ceux qui sont déjà convaincus. Or, le but de la pub, ce n’est pas de convaincre les convaincus, c’est de faire changer d’opinions aux autres.Les pro-éditocrates, quant à eux, ont érigé leurs certitudes en dogme, ils ne changeront pas d’avis. Il reste donc une dernière frange, les gens qui répondent à “ni l’un, ni l’autre” dans le sondage de l’IFOP. Il est probable que la préoccupation première de ces gens-là concerne plutôt leur boulot, leur pouvoir d’achat et le prix du litre de gazole. Ils en ont marre de cette surmédiatisation des musulmans. Ce n’est pas leur problème. Et la campagne du CCIF risque fort de provoquer une indigestion.
J’avais particulèrement apprécié la réponse du CCIF à la provocation du petit pain au chocolat de Copé. Ils avaient organisé sur le parvis de St Lazare une distribution de petits pains gratuite. Avec le sourire. Quel a été le bilan de cette opération? J’ai suivi quelques personnes qui y étaient et qui twittaient les réactions des gens. J’ai été choquée de lire que beaucoup de gens préféraient les éviter et refusaient parfois sèchement leur offre. Au final, ont-ils fait changer d’avis à certaines personnes?
Voilà pourquoi je pense que la campagne CCIF ne produira pas les effets escomptés. Mais peut-être fallait-il que ça soit fait étant donné que rien de ce genre, ni de cet ampleur n’a jamais été réalisé.

Faut-il pour autant ne rien faire, ne rien dire et accepter avec fatalité notre statut de victime ?

Ca serait trop facile. Le chantier est énorme. On nous reproche souvent de ne pas avoir fait notre “Vatican II” et c’est vrai, tout occupé que nous sommes à nous défendre, nous ne nous occupons plus de nous-mêmes. Il nous faut réfléchir sur notre place dans la société en général et plus particulièrement dans cette société sécularisée française. C’est une tâche à laquelle des penseurs, des chercheurs ou philosophes se sont attelés et qu’il faut continuer, compléter voire contester. Il ne faut plus laisser les autres penser à notre place ou au minimum penser avec eux.
Finalement, on donne beaucoup plus d’importance aux islamophobes qu’aux musulmans qui se battent pour que les choses aillent bien. N’est-il pas préférable de parler du Big Up Project de Mélanie-Diam’s en faveur des enfants en Afrique ou de tous ces gens qui font un travail formidable dans les banlieues. Cela peut susciter des vocations. Nous leur reprochons de ne parler que des choses qui vont mal mais parlons-nous des choses qui fonctionnent et encore plus, nous donnons-nous la peine de faire des choses qui fonctionnent? Il n’est pas nécessaire de faire nos petites actions dans notre coin. On peut aussi s’insérer dans les actions qui existent déjà…si on veut de nous. C’est l’occasion de faire quelque chose ensemble et d’oeuvrer pour le bien commun.

Je crois qu’il faut qu’on arrête de ne vouloir se voir beaux et propres dans les yeux des autres. C’est peine perdue, ils ne veulent pas nous voir.

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