Morsi : premier Président démocratiquement élu de la République Arabe d'Egypte

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J’étais profondément désespérée à l’issue du premier tour des élections. Un duel Frères Musulmans – Felool, c’était pas prévu. Ce qui était prévu c’était un Frère Musulman contre un révolutionnaire (Abouel Fottouh ou Sabbahi). Et en toute logique, le révolutionnaire devait gagner.
Mais voilà, beaucoup d’Égyptiens ont finalement eu l’impression de devoir choisir entre la peste et le choléra. Le score du deuxième tour est serré -à peine plus de 51 % pour le vainqueur- un score qui ressemble à celui pouvant être obtenu dans nos vieilles démocraties. On constatera que les chiffres officiels sont les mêmes que ceux qui avaient été annoncés dans la presse presque 6 jours plus tôt. Les quelques fraudes ou erreurs constatées ont été longuement détaillées par le Président de la Commission électorale. On peut donc considérer que, pour la première fois de son histoire, l’Égypte a eu des élections démocratiques et presque sans fraude. C’est déjà une victoire dont il faut se féliciter.

Morsi : la terreur islamiste?

Pour les raisons expliquées dans un précédent article, mon soutien allait à Morsi  contre Shafiq. Avec cependant deux énormes réserves.

Première réserve politique : Je n’apprécie pas le candidat des Frères Musulmans. Dans les médias, il est peu charismatique et est vite renvoyé à l’image du candidat de remplacement, du candidat par défaut “la roue de secours”. Il représente, qui plus est, l’aile conservatrice des Frères Musulmans. Son intransigeance a conduit à l’éviction des Petits Frères, qui souhaitaient une refondation du parti. Ce n’est pas de bonne augure pour les négociations à venir avec les forces révolutionnaires. De manière générale, les Frères Musulmans ont mal joué, extrêmement mal géré l’entre deux tours, refusant toutes concessions.

Deuxième réserve idéologique : Je trouve insupportable le mélange du religieux et du politique, surtout dans le spectacle qui nous en est donné en Égypte. Avec leur slogan “qui vote contre nous vote contre l’islam”, les candidats islamistes font une OPA sur la religion et kouffardisent (excommunient) tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Or, on peut être musulman, très pratiquant et ne pas voter Frères Musulmans. On peut aussi être chrétien. Un tel slogan n’a pas dû encourager les Coptes à donner leur voix à Morsi pour contrer Shafiq. On rétorquera à raison que Morsi n’a jamais dit ça, mais cela a été abondamment relayé dans les mosquées.
Mélanger le religieux au politique mène trop souvent à utiliser le premier au  profit du second. Et pour prouver son attachement à la religion, il est plus facile de glisser vers des tendances plus dures, plus intégristes que de faire preuve d’ouverture.

Ceci étant dit, je n’ai aucune haine viscérale à l’égard des Frères Musulmans comme c’est le cas en France, où la simple attribution de cette étiquette à quelqu’un est devenu l’insulte suprême dispensant son auteur de tout commentaire.
Les Frères Musulmans ont effectué un travail remarquable auprès des plus pauvres remplaçant par pans entiers un État providence totalement défaillant : dispensaires, éducation (des hommes ET des femmes), soutien aux plus pauvres (musulmans ET chrétiens). Et non, il ne s’agit pas d’une stratégie d’infiltration pour gagner à leur cause les pauvres populations illettrées et malléables à des fins politiques. La confrérie a encore un énorme rôle à jouer dans ce domaine et j’aurai souhaité pour ma part, qu’elle se consacre uniquement à ces activités sociales.
Je me souviens aussi que les Frères Musulmans ont été persécutés, incarcérés, torturés, tués par une police d’État impitoyable. Le nouveau président lui-même a été, à plusieurs reprises emprisonné. Dans cette Égypte totalement bouleversée : l’ancien président est en prison et l’ancien prisonnier est président. Morsi vient de quitter l’appartement qu’il louait dans les faubourgs du Caire pour s’installer au palais de la présidence. N’est-ce pas ainsi que finissent les belles histoires? N’est-ce pas ce qu’ont vu les Égyptiens en votant pour le persécuté plutôt que pour l’oppresseur. N’est-ce pas une volonté de rendre justice?

Pas de vague islamiste en Égypte

“Cette élection infirme la plupart des prévisions que j’ai pu entendre, formulées par des journalistes ou des intellectuels libéraux, encore une fois incapables de comprendre la réalité du fait politique islamiste.” écrit Alain Gresh.
Alain Gresh a écrit son billet (très recommandable) entre le deuxième tour et ses résultats non officiels donnant Morsi légèrement vainqueur et la désignation du nouveau président.
Pour ma part, je pensais que le résultat de l’élection ne dépendrait pas du candidat élu mais du candidat désigné. Dans ce pays, plus rien ne se fait sens l’accord du Conseil Suprême des Forces Armées. Et je pensais effectivement, que plutôt qu’un coup d’État post électoral, l’armée préférerait empêcher le candidat des FM d’être désigné.
J’aurai voulu savoir ce que Gresh entendait par “fait politique islamiste” parce qu’il est clair que Morsi n’a pas été élu uniquement par des islamistes (ce que précise bien Gresh).
Rappelons que Morsi a fait moins de 25% au premier tour. Il disposait donc sans problème de cette réserve de voix. Il est difficile de savoir combien parmi ceux qui ont voté Abouel Fottouh ont soutenu Morsy avec ferveur. Je pense que plus de la moitié d’entre eux auraient voté Sabbahi plutôt que Morsi s’ils avaient pu avoir un tel duel. Par conséquent, la réserve de voix dont disposait “naturellement” Morsi au deuxième tour se situe probablement dans une fourchette de 30-35%. Les 20% supplémentaires proviennent des anti-Shafiq qui ne supportaient pas l’idée de voir un ancien de Moubarak reprendre les rennes du pouvoir. Sachant que la participation n’est que légèrement supérieure à 50%, les vrais soutiens de Morsi sont donc le tiers de la moitié des inscrits. On est bien loin de la vague islamiste.
Ce qui est vrai pour Morsi, l’est également pour Shafiq. Il a sans doute récupéré la plupart des voix de Moussa, ce qui lui donne un tiers de l’électorat, le reste de ceux qui ont voté pour lui sont des Égyptiens effrayés par les Frères Musulmans. Ceux là ont donc voté contre Morsi plutôt que pour Shafiq.
On observe alors un découpage intéressant et extrêmement équilibré. Un tiers de vote islamiste, un tiers de vote felool et un tiers de vote “tout sauf l’autre”.

Le rôle du CSFA dans la victoire de Morsi

J’ai un temps pensé que Shafiq était le candidat du Conseil Suprême des Forces Armées et que par conséquent, il ne pouvait perdre. J’avais tort, l’armée est au-dessus des présidents. On parle souvent de l’armée comme un État dans l’État, je crois que c’est plutôt un supra État. La situation économique et politique du pays est catastrophique. Le gagnant hérite d’un fardeau et l’armée ne veut être tenue responsable de l’échec annoncé. Le président servira de soupape de sécurité. L’armée restera. La passation de pouvoir entre le CSFA et Morsi devrait avoir lieu le 30 juin, le CSFA devrait donc être dissous à ce moment. Mais le pays n’a pas de constitution définitive et la constitution actuelle donne tous les pouvoirs (ou presque) au CSFA. Le CSFA s’est octroyé le pouvoir législatif puisque le Parlement démocratiquement élu dans lequel les Frères Musulmans disposaient presque de la majorité absolu a été dissous. Le Président ne peut donc s’appuyer sur le Parlement. La marge de manœuvre du président et du gouvernement est encore peu claire.

Négociation Morsi – CSFA.

Les Frères Musulmans ne s’en cachent pas. Il y a bien eu des négociations entre les Frères et le CSFA ; leur teneur fait l’objet de spéculations. A mon humble avis, il n’y a pas pu avoir de victoire des Frères Musulmans sans accord de l’armée. D’ailleurs, voir les pro-Shafiq hurler contre le CSFA montre qu’ils pensaient que CSFA soutiendraient leur candidat coûte que coûte. Quant à la dérive islamiste de l’Égypte vers un régime à l’iranienne, ce n’est que pur fantasme. D’abord parce que le président, n’a que peu de pouvoir. Ensuite, l’armée a décrété que la présidence ne durera que quelques mois le temps d’avoir une nouvelle constitution et que, par la suite, de nouvelles élections se tiendraient. Il est possible que les Frères Musulmans n’acceptent pas de remettre en jeu la présidence dans quelques mois et engagent un bras de fer avec l’armée. Enfin, l’armée veille, elle n’acceptera aucune dérive pouvant nuire à ses intérêts.

Quel avenir pour la contestation politique?

De ceux qui ont voté pour Morsi (contre Shafiq) à ceux qui ont voté pour Shafiq (contre Morsi), en passant par ceux qui n’ont pas voulu choisir et ont préféré boycotter, le temps est venu de s’unir et de former une opposition forte. Leur échec vient de leur désunion, ils en sont les principaux responsables. Il convient également de souligner que de très nombreux Égyptiens parmi les boycotteurs et ceux ayant voté Shafiq, ne considèrent pas la victoire comme une catastrophe, n’ont pas l’impression qu’ils ont troqué la dictature militaire pour une dictature religieuse. Ceux qui sont déçus par la victoire de Morsi reprochent l’inexpérience de ce dernier, sa présumée incapacité à régler les problèmes économiques. Autrement dit, bien qu’ils n’aiment pas l’intrusion du religieux dans le politique, ce n’est pas le fait islamique qui les dérange.

Que va faire Morsi?

Premier acte :
Son premier discours a été apprécié. Il a commencé par rendre hommage aux martyrs de la révolution. Il a ensuite rappelé qu’il était le président de tous : les hommes et les femmes, les musulmans et les coptes, les riches et les pauvres. Il a clairement inscrit sa présidence sous le signe de l’union nationale. Et il a conclu son discours en disant “devant vous je n’ai aucun droit, je n’ai que des devoirs”. Une volonté très nette de rompre avec l’ancienne présidence.

Deuxième acte :
Il a annoncé sa démission à la fois de son Parti Justice et Liberté, mais également de la Confrérie. C’était une requête des révolutionnaires à laquelle il n’avait, à l’époque, pas répondu. On se doute que cette démission est éminemment symbolique, néanmoins, elle va dans le bon sens.

Troisième acte :
On attend toujours la composition du gouvernement et la nomination d’un ou deux Vice Président. Morsi n’a d’autres choix que celui de l’ouverture vers tous les révolutionnaires, vers les femmes et vers les Coptes. Il est de plus en plus question de nommer un gouvernement d’ouverture. Le tout est de savoir dans quelle proportion?

Premier discours du Président Morsi

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Une réponse à Morsi : premier Président démocratiquement élu de la République Arabe d'Egypte

  1. Louise dit :

    Merci beaucoup pour cette analyse très claire dans les méandres de la politique égyptienne.

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