Boycott!!!

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Le 14 juin, à deux jours du second tour, la Cour Suprême a déclaré inconstitutionnelle l’élection du tiers de députés élus sous l’étiquette “indépendants”. Le tiers des sièges était effectivement réservé à des individus n’appartenant à aucune liste, se présentant en leur nom propre. Dans les faits, les membres finalement élus sur les sièges indépendants étaient souvent membres des partis. Même sans se présenter sous l’étiquette du parti, ils ont bénéficié de la logistique de campagne des grands partis. L’invalidation du tiers des députés doit conduire à la dissolution de l’intégralité du Parlement, l’un des deux seuls organes élus démocratiquement. L’autre organe est le Sénat qui souffre du même problème mais qui pour l’instant n’est pas inquiété. Le Conseil Suprême des Forces Armées toujours en charge de l’exécutif refait main basse sur le pouvoir législatif.

La Cour Suprême devait aussi se prononcer sur la constitutionnalité de la loi votée par le Parlement et signé par le CSFA qui empêchait les anciens caciques du régime de se présenter aux élections pendant les 10 prochaines années. C’est cette loi, dite “loi d’isolement politique” qui aurait dû empêcher le dernier Premier Ministre de l’ère Moubarak, Ahmed Shafiq de se présenter. Il avait d’ailleurs été un temps empêché, avait fait appel et était miraculeusement revenu dans la course. Si la loi était maintenue, il aurait été possible d’écarter Shafiq. Mais la Cour suprême a statué : la loi d’isolement politique est inconstitutionnelle. Shafiq reste donc dans la course.

Plus que les décisions rendues, c’est le timing de toute ceci qui est choquant, ce qui fait dire à beaucoup, que nous avons assisté à un coup d’Etat institutionnel. Résumons les faits :
- l’Égypte n’a plus de chambre basse, le pouvoir législatif retourne les mains de l’armée.
- L’Égypte n’a toujours pas de Constitution définitive. La Constitution actuelle est transitoire : elle donne le pouvoir exécutif au Conseil Suprême des Forces Armées, définit les modalités de l’élection du futur président mais ne dit rien sur ses prérogatives. Dans l’état actuel des choses, le Président élu n’aura aucun pouvoir. Si c’est Morsy, son élection sera vaine, il n’a même plus de Parlement à majorité islamique sur lequel s’appuyer. Si c’est Shafiq, c’est différent, puisqu’en tant qu’ancien militaire, il s’entendra de toute façon avec l’armée.

Suite à l’annonce de cette décision, Shafiq a prononcé un vrai discours de Président élu en situation de crise. Il va rétablir la stabilité et combattre le chaos. Il a assuré que personne ne serait emprisonné pour ses opinions politiques, que Internet ne sera pas censurer mais qu’il ne pourrait y avoir de désordre comme celui auquel on a assisté ces 18 derniers mois. Rappelons également qu’un décret issu mercredi 13 juin par le ministère de la justice autorise la police militaire et les renseignements militaires à procéder à des arrestations de civils, prérogative normalement dévolue à la police. Les raisons pouvant conduire à l’arrestation par la police militaire d’un civil sont celles liées aux manifestations : “obstruction de la circulation” “empêchement du déroulement normal des services publics”, “refus d’obtempérer aux instructions donnés par les dépositaires de l’autorité”.

Je trouvais déplacé que certains aient demandé au candidat Morsy arrivé en tête de se retirer pour permettre la victoire du troisième : Sabbahi. Jeudi soir, le retrait de Morsy de la course à la présidence  m’apparaissait comme la seule solution digne pour les Frères Musulmans. Privés du Parlement, il est évident que les dés sont pipés et qu’ils vont être défaits. La réaction des Frères Musulmans s’est faite attendre. Ils ont murmuré “coup d’État” pour finalement rétro-pédaler. Morsy a dit qu’il respectait la décision de justice et qu’il aimait beaucoup l’armée et les militaires. De deux choses. Ou bien, les Frères Musulmans sont complètement stupides, ils croient encore qu’ils peuvent gagner comme un enfant de trois ans croit au Père Noël. Ou bien, ils se sont arrangés avec le CSFA. Shafiq a besoin de la candidature de Morsy pour donner un vernis démocratique à son élection. Qu’ont-ils reçu en échange? La promesse qu’ils ne seront pas inquiétés, pas emprisonnés, pas torturés? Même pas sûre qu’ils sortent gagnant à ce jeu là. Le candidat Morsy a martelé que si la moindre fraude était constaté (et si Shafiq gagnait), les Frères Musulmans descendraient à Tahrir pour dénoncer la fraude. Ils ont promis le feu nucléaire. C’est aussi un mauvais calcul. En se maintenant dans les élections, ils cautionnent la mascarade, ils participent au retour de l’ancien régime. Les Frères Musulmans qui ont vu leur électorat se réduire comme peau de chagrin se heurteront à un mur lorsqu’il s’agira de négocier avec les forces révolutionnaires. Pour ces derniers, au “pas de discussion avec le CSFA”, s’ajoutera désormais le “pas de discussion avec les FM”. Certains de ceux qui pensaient que la moins pire des solutions étaient de voter contre Shafiq en glissant le bulletin de Morsy s’orientent désormais vers le boycott. Voter pour l’un ou l’autre des candidats, c’est faire le jeu du CSFA.

Le CSFA sait ce qu’il fait. La lenteur de la transition a eu raison de la patience du peuple égyptien. Ils ont joué sur les divisions (le divorce FM, forces révolutionnaires est désormais complètement consommé), sur l’insécurité. Beaucoup d’Égyptiens aspirent à un peu de repos dans ce tumulte. Ils veulent pouvoir circuler de nouveau de jour comme de nuit sur toutes les routes égyptiennes. Ce qui est actuellement trop dangereux. Ils ne veulent plus tourner pendant des heures puis attendre encore des heures pour pouvoir remplir le réservoir de leur véhicule. Nous avons subi, trois très grosses pénuries de carburants cette année. L’Ancien régime n’a rien lâché. Moubarak a servi de bouc émissaire ainsi que quelques très gros entrepreneurs, mais ils sont encore nombreux dans des secteurs clés, tels que celui de l’énergie. Et que dire des plus vulnérables qui sont les premières victimes de cette instabilité. L’économie égyptienne est moribonde et pour les pauvres c’est encore plus dur. Les familles, les amis, les collègues sont divisés. Cela va bien au-delà des petites disputes entre partis politiques.

Le dictateur est mort! Vive le dictateur! Celui là sera un dictateur légitime, sorti des urnes. Et il ne restera plus que la méthode Coué pour se persuader que l’Égypte a réussi à renverser l’Ancien Régime.

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