Présidentielles égyptiennes : le douloureux choix

FacebookTwitterGoogle+Partager

Les résultats du premier tour ont provoqué une sacrée gueule de bois chez la jeunesse révolutionnaire égyptienne. C’est encore pire qu’un deuxième tour Chirac – Le Pen, parce qu’ils ont l’impression de se retrouver avec deux Le Pen, (chacun dans son genre). On a alors assisté à quelques mouvements désespérés. Persuadés que face à un felool, un candidat de Tahrir aurait plus de chance de l’emporter, certains ont demandé à Morsy de ne pas prendre le risque d’une défaite et de laisser la place au numéro 3 : Sabbahi. Mais Morsy est arrivé premier, il n’a aucune raison de se démettre. On a beau détester le résultat, il n’empêche que c’est le choix des urnes. Certains ont fait des demandes “étranges” comme le fait que les Frères Musulmans s’engagent à respecter les règles de la démocratie ou encore que les jeunes aient le droit de manifester s’ils ne sont pas d’accord. Moubarak aussi avait pris des engagements forts en faveur de la démocratie, ce n’était pas de sa faute si son peuple le plébiscitait à près de 100% à chaque fois qu’il se présentait…

Les difficiles négociations.

Les forces révolutionnaires sont viscéralement opposées à Shafiq. Néanmoins, elles ne sont pas prêtes à donner leur voix à Morsy sans négociations préalables. Plusieurs listes de demandes ont été adressées au candidat des Frères Musulmans. Il a ainsi été demandé la création d’une gouvernance d’union nationale en choisissant, un Vice Président non Frères Musulmans, un Premier Ministre non FM et la moitié du gouvernement non FM en s’assurant de la présence de plusieurs ministres femmes ou coptes. On a entendu un instant les Frères Musulmans dire “oui peut-être, faudrait voir”. Mais depuis le verdict du procès Moubarak, ils ont pensé pouvoir surfer sur le vague de l’indignation contre l’Ancien Régime. Et on ne les entend plus parler de partage du pouvoir. D’autres ont demandé à Morsy de démissionner du bureau politique des Frères Musulmans. Les Frères sont regroupés dans une organisation très hiérarchisée et très obéissante dont le Guide Suprême est Mohammed Badie. Dans ce contexte, au bout du compte, qui sera le réel Président de la République Arabe Égypte : Morsy ou Badie? C’est une question légitime, et effectivement l’appartenance de Morsy aux FM et son assujettissement au Guide Suprême pose un vrai problème. Là encore, Morsy a refusé de discuter.
Les FM font une très grosse erreur : ils croient qu’ils peuvent gouverner seuls, alors que la victoire est loin d’être acquise. Il semble également qu’ils ne tirent pas les conséquences de leur “microscopique” avance aux présidentielles. J’avais signalé dans l’article précédent que les FM avaient perdu presque la moitié de leur électorat entre les législatives et les présidentielles. Face à l’absence totale de concessions de leur part, bon nombre des jeunes de Tahrir qui avaient choisi de voter contre Shafiq au deuxième tour, s’oriente vers l’abstention. C’est aussi la seule manière pour eux de délégitimer le futur président élu qui ne le sera, ils l’espèrent, qu’avec une très faible participation.
Pour eux, la bataille se joue entre l’Ancien Régime et les FM. Ces derniers souhaitant prendre leur revanche. Beaucoup ne se sentent pas concernés par ce duel et ne participeront pas aux scrutin.

Si Shafiq passe
C’est à l’heure actuelle le scénario le plus probable. D’abord parce que sa candidature est totalement anormale et laisse planer le doute sur l’ensemble du processus électoral. Ensuite parce que même sans tricheries, l’effet repoussoir des Frères Musulmans et l’abstention massive le placeront très probablement en tête. Si Shafiq passe, le pays n’est pas prêt de sortir de l’instabilité. On peut envisager des mouvements de contestation massifs, au moment même de l’annonce des résultats. Les Frères Musulmans seront les premiers à hurler à la manipulation. Mais le reste des forces révolutionnaires n’acceptera pas non plus de voir leur révolution avortée. Quelle sera la puissance de répression d’un régime qui se dira légitime puisque sorti des urnes? Tous ceux qui ont menés cette révolution le savent, le retour de boomerang risque d’être terrible.
Si Shafiq passe, rien n’aura changé, retour du système Moubarak, sous de nouveaux habits, la même corruption, les mêmes méthodes de voyous et la torture.
Si Shafiq passe, les 18 mois de soulèvement n’auront servi à rien. Les martyrs de Tahrir seront morts en vain. L’espoir sera mort. Pire, toute cette force vive, qui a montré sa capacité d’initiative, qui est souvent instruite risque de quitter le pays, par peur et par dépit. Ce serait sûrement le plus grand drame pour l’Égypte alors que de nombreux Égyptiens étaient rentrés d’exil pour participer au soulèvement populaire.

Si Morsy passe
Les Frères Musulmans n’ont jamais gouverné, il n’y a pas de miracle à attendre. Ils risquent surtout de se brûler les ailes et apprendront bien vite qu’il est plus facile d’être dans l’opposition.
Certains pensent que si les FM gagnent, l’armée fera un coup d’État. C’est une possibilité à moins que l’armée et les FM parviennent à trouver un terrain d’entente. Les jeunes révolutionnaires ont souvent reproché aux FM leur proximité ou leur désir de négocier avec le Conseil Suprême des Forces Armées. L’armée est trop puissante pour se laisser mater par un pouvoir civil, quel qu’il soit. Les deux forces risquent de s’observer en chiens de faïence, l’avantage étant à l’armée. Dans tous les cas, l’armée tiendra un rôle de contre pouvoir très puissant et empêchera toute dérive trop importante des FM qui isolerait l’Égypte sur la scène internationale, non pas par bonté d’âme, mais parce que cela nuirait à ses propres intérêts. Qu’on se rassure dans les chaumières, l’Égypte ne dérivera pas vers un régime à l’iranienne. L’armée sait aussi qu’un coup d’État serait certes unanimement condamné par les puissances occidentales, mais juste du bout des lèvres, pour la forme, et serait au bout du compte accueilli avec un certain soulagement. En France, on se gêne pas pour le dire : on préfère une bonne vieille dictature à un régime islamiste, même démocratique.
L’arrivée des FM au pouvoir donnerait à observer des phénomène comportementaux intéressants. Souvenons-nous que ces FM, dont Morsy, ont été persécutés, emprisonnés pendant des décennies par les services de la sécurité intérieure. En prenant les rennes du pouvoir, ils se retrouveraient à la tête de ces mêmes services. C’est également vrai de toute la bureaucratie, des ministères emplies d’individus qui ont fait le système Moubarak. “Dégraisser le mammouth” prendra des années. A quel point le mammouth sera enclin à appliquer les décisions venues d’en haut? Cette expérience sociologique sera très intéressante à observer.
J’ai une autre raison de vouloir voir les FM arriver au pouvoir. Il est temps de désamorcer la bombe islamique. Le mariage du politique et du religieux abîme le religieux et rend impossible toute contestation politique. Il y a certes eu des épisodes de théocratie éclairée mais malheureusement le risque de dérive est trop important, parce qu’au bout du compte,  les hommes utilisent toujours la religion à des fins politiques. Je voudrais ne plus jamais avoir à entendre ce que j’ai entendu lors des campagnes présidentielle et législatives “Voter contre nous, c’est voter contre l’islam” (utilisé par les FM aux présidentielles et par les Salafistes aux législatives).
Dans les pays arabes, les islamistes n’ont jamais eu l’opportunité de gouverner après avoir été démocratiquement élus. Ils ont failli le faire en Algérie, mais le processus électoral a été interrompu et 20 ans après les faits (et après une guerre civile ignoble), les Algériens vivent toujours sous la dictature militaire. Je ne veux pas vivre le même scénario ici. L’alternative ne sera sans doute pas meilleure mais au moins elle sera différente. Elle permettra de démontrer par A+B que ceux qui prétendent que “l’islam est la solution” ne feront pas de miracles. C’est peut-être un mal nécessaire pour évoluer vers autre chose. Avec la révolution et cette nouvelle perspective du pouvoir possible, la Confrérie a déjà commencé son émiettement, perdant ses colombes : Abouel Fottouh et les Petits Frères. En un an, elle a perdu également la moitié de son électorat. Je pense, que cette tendance se poursuivra encore plus fortement à moins qu’ils comprennent qu’il n’y a pas de salut sans concessions.

Ce contenu a été publié dans #jan25, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Présidentielles égyptiennes : le douloureux choix

  1. Ibn Kafka dit :

    Al wasat, « les petits frères » – belle trouvaille!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>