Les grosses surprises du premier tour de la présidentielle égyptienne

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Les “mauvais scores”.

Amr Moussa n’a recueilli qu’à peine plus de 11% des voix. Il est en cinquième position : les 8 derniers candidats ne font que 2% des voix à eux tous. Il y avait peu de chance que Moussa soit au deuxième tour, mais la défaite est cuisante. Son erreur est sans doute d’avoir voulu ratisser large, trop large. Du coup, les électeurs ont préféré des candidats plus clairs sur leur position : de vrais révolutionnaires (Abouel Fotouh ou Sabbahi) ou un vrai felool (Shafiq).

Abouel Fotouh était quant à lui attendu au deuxième tour. Il devait faire face au candidat des Frères Musulmans et le battre en recueillant les voix de la plupart des forces révolutionnaires et probablement de ceux qu’une présidence des Frères allaient effrayer. Il n’a recueilli que 17,4%, ce qui le place en quatrième position. Abouel Fotouh a été victime deux fois des Salafistes. Le puissant mouvement salafiste Nour avait annoncé qu’il voterait pour lui, pour finalement donner leur voix à Morsi. L’annonce par Nour de son soutien à Abouel Fotouh a sans doute fait fuir les candidats plus libéraux qui voyaient en Abel Fotouh un compromis entre les forces révolutionnaires et libérales et les islamistes non extrémistes. Abouel Fotouh, l’homme de consensus, a commis la même erreur que Amr Moussa: il a voulu ratisser trop large.

Mohamed Morsi est certes arrivé en pole position mais il ne recueille même pas le quart des suffrages exprimés (24,7%). Je considère que c’est un mauvais score étant donné l’écrasante victoire que les Frères Musulmans avaient obtenu aux législatives. A lui seul, le FJP des Frères Musulmans avait raflé 47,2% des sièges, tandis que le groupe Nour (Salafistes) s’octroyait 24,7% des sièges. Privés de candidat salafiste, ces derniers avaient annoncé qu’ils voteraient Abouel Fotouh, pour changer d’avis au dernier moment et finalement voter Morsi. Vu le score du candidat des Frères, les chefs de file salafistes n’ont visiblement pas été suivis. Plus grave que la défection des électeurs salafistes est la défection des électeurs FM. Le FJP récolte presque deux fois moins de voix aux Présidentielles qu’aux Législatives. Plus de 70% de votes pour les islamistes aux législatives, avait suffit à provoquer des cris d’horreur de l’autre côté de la Méditerranée où on s’était mis à parler avec encore plus d’entrain de cet hiver islamiste qui guettait le printemps arabe. Comment expliqué cette déconfiture? Aux législatives, les Frères représentaient l’alternance, ils étaient l’anti-régime Moubarak, leur côté organisé et centralisé contrastait avec les révolutionnaires qui avaient des difficultés à s’unir. Mais voilà, depuis, les Frères ont siégé, et le spectacle qu’ils ont donné à voir a été terrifiant. Alors que le pays croule sous les problèmes économiques, il semblait plus urgent pour les Frères de légiférer sur des choses secondaires, et surtout de revenir sur les acquis des femmes : âge du mariage, droit au divorce… sous le prétexte que toutes ces avancées avaient eu lieu grâce à l’impulsion donnée par Suzanne Moubarak… Leurs positions rigoristes sont en fait autant d’appel du pied aux Salafistes : beau résultat! Bref, ils n’ont pas répondu aux attentes des citoyens et ont été punis. Les Frères feraient bien de méditer cette toute petite victoire et en tirer les conséquences.

Les “bons scores”.

Avec 20,7% des voix, Hamdeen Sabbahi, le petit candidat presque inconnu du grand public a créé la surprise. Il est même arrivé en tête dans les deux plus grandes villes du pays : Le Caire et Alexandrie. Il n’a pas fait une grosse campagne mais a su se montrer charismatique dans les meetings qu’il a animés. Il parle comme le peuple, avec l’accent du peuple. Il a sans doute profité d’un transfert de voix de votants qui avaient initialement choisi Abouel Fotouh puis avait été refroidi par la perspective de se retrouver à voter pour le même candidat que les Salafistes.

Mais la plus mauvaise surprise vient sans aucun doute des 23,6% réalisés par le candidat de l’armée, Ahmed Shafiq. Il devance ainsi Sabbahi et se retrouve au deuxième tour. Il a même fini en tête dans le Delta, réputé pour être un fief des Frères Musulmans. Aux législatives, à eux tous, les petits candidats des différents partis felool, n’avaient réussi qu’à s’assurer 6% des sièges de l’assemblée du peuple. Certains sont persuadés que ce formidable score ne peut être dû qu’à des fraudes. C’est possible. Mais il n’est pas impossible que près du quart de la population égyptienne (ou plutôt le quart des 46% des inscrits qui ont votés) excédée par plus d’un an d’instabilité, d’insécurité ait voulu un candidat fort, capable de remette de l’ordre. Certains pensent que Moubarak évincé, la révolution est d’ores et déjà gagnée. La priorité est un retour à la stabilité, l’alternance peut encore attendre 5 ans.

Les révolutionnaires ont perdu les présidentielles
Les révolutionnaires ont d’ores et déjà perdu les élections présidentielles. Il avait été question au cours de la campagne électorale que Abouel Fotouh, El Baradei et Sabbahi s’associent : l’un serait devenu président, le deuxième Vice président et le dernier Premier Ministre. Avec un tel trio de choc, nul doute que les révolutionnaires auraient été non seulement au deuxième tour mais auraient sans aucun doute gagné les présidentielles.

La distribution géographique des votes.

Il est intéressant de constater deux choses. D’abord, les résultats sont très serrés, il n’y a que 8 points d’écart entre le premier et le quatrième, les deux premiers ne dépassant pas les 50%. Ensuite, on observe des résultats forts différents dans les gouvernorats tout en observant une certaine homogénéité par aire géographique. Le Caire et Alexandrie, les deux plus grands centres urbains ont mis clairement Sabbahi en tête en lui donnant plus du tiers des voix. Dans le gouvernorat de Kafr el-Sheikh (dans le Delta sur la côte Nord), Sabbahi engrange même presque les deux tiers des voix, c’est de loin le meilleur score obtenu par un candidat dans un gouvernorat. Les 5 petits gouvernorats du Delta densément peuplés ont tous placés Shafiq en tête. A partir du gouvernorat de Giza à l’Ouest et d’Ismaïlya à l’Est, tous les gouvernorats du Sud, en fait toute la vallée du Nil, à la petite exception de Louxor, ont placé Morsy en tête. Shafiq a devancé Morsy d’un point et demi à Louxor (25,5 vs 24).
Voir le détail par gouvernorat.

Le “mystère” de la candidature de Shafiq
La candidature de Shafiq est-elle légale? D’après une loi récente approuvée par le Parlement le 12 avril 2011, ratifiée par Tantawi, chef de facto de l’exécutif et publiée au journal officiel et effective le 23 avril 2012, Shafiq est disqualifié de la course à la présidence. En effet, la loi empêche tous ceux qui ont travaillé en tant que “Président, Vice Président, Premier Ministre, Chef du Parti National Démocratique aujourd’hui dissous, ou secrétaire général du parti ou membre du bureau politique du parti ou du secrétariat général du parti au cours d’une période de 10 ans précédent le 11 février 2011. Shafiq ayant été le dernier Premier Ministre de Moubarak avant la chute du régime le 11 février, il est immédiatement écarté de la course à la présidentielles à deux jours de la publication par la Commission électorale de la liste définitive des candidats. Le mercredi 25, le candidat déchu fait appel, et on ne sait par quel tour de passe passe, la Commission électorale présidentielle Suprême Égypte accepte sa demande et lui permet de revenir in-extremis dans la course. Le débat est loin d’être clos et à moins de 10 jours du second tour on pourrait bien avoir encore quelques surprises, les plus hautes autorités juridictionnelles du pays étant en train de se gratter la tête en se demandant si tout cela est bien constitutionnel…

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