L’appel au secours des Nubiens : un peuple bientôt sans territoire

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Début des années 60, la construction du Grand Barrage d’Assouan avance et on anticipe la montée des eaux qui devra débuter l’année suivante. L’UNESCO a tiré la sonnette d’alarme, le projet égyptien va faire disparaître les sites pharaoniques situés en Nubie dont le colossal complexe d’Abu Simbel et le temple de Philae. La solidarité internationale permet le sauvetage des ces deux fleurons de l’Égypte ancienne ainsi que de quelques autres sites. Malgré les efforts, le patrimoine perdu reste inestimable mais les touristes vont pouvoir visiter les chef-d’œuvres pharaoniques. Mais ce que les guides touristiques ne racontent pas, c’est l’histoire de ce peuple qui a vécu là, à l’emplacement du Lac Nasser pendant des millénaires, qu’il a fallu réinstaller et qui a vu ses villages, ses maisons, ses champs être engloutis pour toujours par les flots.

Entre l’Égypte et le Soudan, c’est environ 120.000 personnes qu’il a fallu déplacer. En Égypte, ils ont été réinstallés à environ 45 kilomètres au Nord d’Assouan dans une zone qu’on a gracieusement renommé la Nouvelle Nubie. Ils ont abandonné leur demeure à l’architecture unique pour occuper des abris temporaires aux toits de tôle. Ils ont perdu leurs moyens de subsistance. Beaucoup n’ont pas reconstruit sur ces terres arides, ils sont partis alimentés les faubourgs des grandes villes comme le Caire ou sont partis à l’étranger. Au Soudan, les Nubiens ont été réinstallés à 700 kilomètres de leur terre natale au Sud Est du Soudan. Ils ne connaissaient ni le climat, ni la terre, ni les gens. On retrouve aujourd’hui des Nubiens soudanais dispersés dans plusieurs pays de l’Est de l’Afrique, au Kenya, en Éthiopie…

Les seuls Nubiens occupant encore leur territoire ancestral sont installés au Sud du Lac Nasser jusqu’au delà de la troisième cataracte de Kajbar sur 185 kilomètres le long des berges du Nil.

Début du troisième millénaire (cinquième millénaire pour la civilisation nubienne), l’histoire se répète et s’acharne. Ce qui reste de la Nubie doit disparaître sous les eaux de deux barrages construits sur la deuxième et la troisième cataracte.

La civilisation nubienne

Pour les Nubiens, ce n’est pas uniquement une question de gestion de l’eau, de production d’électricité, le pouvoir central de Khartoum veut éradiquer leur civilisation, ils n’hésitent pas à parler de « génocide culture »l.

Les Nubiens sont les héritiers du histoire multi-millénaire, débutée en même temps que celle de l’Égypte pharaonique. Les relations avec le puissant voisin égyptien seront chaotiques, la Nubie sera tantôt un royaume indépendant, tantôt soumise. Elle prendra sa revanche au VIII° siècle avant JC, la XXV° dynastie de l’histoire pharaonique d’Égypte sera nubienne puisque 6 « pharaons noirs » nubiens règneront sur le puissant royaume. Faut-il rajouter à cette liste les deux pharaons nubiens du XX° et XXI° siècle ? Sadate était nubien, et le Maréchal Tantawi, chef du Conseil Suprême des Forces Armées et président de facto de l’Égypte depuis le 11 février 2011 est aussi d’origine nubienne.

Les Nubiens possèdent leur propre langue. Ils ont leur propres coutumes, leurs propres traditions. Des experts avaient prédit que le barrage d’Assouan tuerait cette civilisation. Il n’en fut rien, au contraire, le malheur a ravivé ce besoin, cette nécessité, l’urgence de ne pas laisser mourir ce qui constituait leur identité.

Une architecture unique

Pour avoir une idée de la richesse de cette architecture de ces maisons très colorées, il suffit de taper « Maisons nubiennes » dans un moteur de recherche, de cliquer sur « images ». Malheureusement on constate vite que ces magnifiques maisons sont pour beaucoup des reconstitutions faisant office d’hôtels.

L’architecture nubienne a été remise à l’honneur par Hassan Fathi (1900-1989), l’un des plus grands architectes du monde arabe, lui-même d’origine nubienne. Il est tombé sous le charme de cette architecture qu’il a réhabilitée. Aujourd’hui les techniques de construction des maisons nubiennes sont utilisées dans de nombreux pays africains parce qu’elles offrent de nombreux avantages. La maison nubienne peut être construite avec les matériaux se trouvant sur place, elle est donc économique, elle n’utilise pas de bois, ce qui dans des zones qui en sont dépourvues est un vrai avantage. Elle est simple à construire, ce qui permet de former rapidement des ouvriers. De plus, elle offre une climatisation naturelle, fraiche en été et gardant la chaleur en hiver. Pour avoir un aperçu des techniques et du développement de ce type d’architecture, il faut visiter le site de La voute nubienne

Les sites archéologiques

Le premier février 2012, le Président de la Société Internationale des Études Nubiennes, Vincent Rondot, recevait une lettre de ses collègues soudanais, le projet de barrage est maintenu, les travaux vont commencer : il faut d’urgence répertorier les 500 sites archéologiques amenés à disparaître et voir ce qu’il est possible de sauver. Une équipe de soudanologues français est sur place.

Un Pharaon nubien à proximité du site du barrage de Kabjar  (McMorrow)

Pas seulement une catastrophe humaine et archéologique

Les inconvénients du barrage d’Assouan sont connus : érosion des terres, augmentation de la salinité, pénétration de l’eau de mer dans le Delta du Nil rendant stériles les terres fertiles du Delta. On a sacrifié ces terres fertiles pour pouvoir bonifier de mauvaises terres désertiques.

La barrage qui devait pouvoir contenir 160 milliards de mètres cube ne peut plus contenir autant d’eau. La faute aux sédiments provenant des hauts plateaux d’Éthiopie qui autrefois fertilisaient les terres égyptiennes et qui sont aujourd’hui coincés derrière le Haut Barrage. Le Lac Nasser s’envase inexorablement d’année en année. Et alors qu’on manque d’eau en Égypte, de plus en plus, les années de fortes crues, les autorités sont contraintes d’ouvrir un déversoir pour laisser s’échapper le « trop plein » , et éviter que la pression de l’eau n’endommage le barrage d’Assouan. Les usines chargées de produire les engrais chimiques rendus obligatoires pour remplacer le limon consomment une part importante de l’électricité produite par les turbines du Barrage.

Mais surtout, lorsqu’on dépend uniquement de l’eau du Nil dont le débit à l’heure actuelle n’est pas suffisant pour couvrir les besoins de l’Égypte, on ne peut s’offrir le luxe de construire des barrages en plein désert.

Sur les 84 milliards de mètres cube de la crue annuelle du Nil (en moyenne, la crue peut varier de 60 milliards à 150 milliards), un traité octroie à l’Égypte la part du lion avec 55,5 milliards de mètres cube et le Soudan 18,5 milliards. Les 10 milliards de mètres cube restant se perdent en évaporation au-dessus du Lac Nasser. Quand on sait que l’Égypte a besoin de toujours plus d’eau, qu’elle utilise bien plus d’eau que sa quote-part lui accorde : elle utilise la part que le Soudan n’utilise. Elle réinjecte également dans son système hydrique l’eau drainée des champs, une eau chargée de produits chimiques qui arrive saturée de pollution dans la Méditerranée.

Le chiffre qu’il faut retenir ici est 10 milliards. Quand l’Éthiopie réclame une partie de ce Nil qui prend sa source sur ses hauts plateaux mais qu’elle ne peut retenir car l’Égypte lui interdit d’entraver le cours du Nil, 10 milliards de mètres cube s’évaporent au dessus du Lac Nasser.

Combien de milliards supplémentaires s’échapperont des barrages soudanais ?

Les intérêts croisés de l’Égypte et du Soudan

On peut s’étonner que l’Égypte qui a annoncé qu’elle n’hésiterait pas à bombarder tout ouvrage d’ampleur qui entraverait le cours du Nil ait l’air d’apporter sa bénédiction au projet soudanais. C’est tout simplement que les barrages soudanais, vont servir de filtres et vont s’envaser, stoppant net l’envasement du Lac Nasser. On ne fait que reporter le problème en amont… Envisage-t-elle de vider le Lac Nasser afin de le désenvaser ?

Le Soudan souhaite par le construction de ces barrages produire l’électricité nécessaire au développement du pays, il souhaite également bonifier les terres désertiques. Pour les Nubiens ? Non, pour bonifier des terres, il faut de gros moyens, les Soudanais souhaiteraient que des Égyptiens investissent dans des projets agricoles. L’Égypte espère que ces projets agricoles permettront à des ouvriers égyptiens de travailler dans les fermes au Soudan et ainsi de soulager les campagnes surpeuplées à la main d’œuvre pléthorique. Mauvais calcul. On le sait, les fermes industrielles emploient relativement peu, elles ne profitent donc pas aux pauvres.

Une fuite provenant de l’ancien ministre des finances dit que le gouvernement veut développer le triangle Dongola-Sinar-Kordofan arguant que « cette zone est plus harmonieuse que le reste du pays et plus ouverte à l’idée d’un Soudan arabe et islamique, en conséquence de quoi [le pouvoir en place devrait] favoriser les alliances politiques. Cette région peut développer des relations économiques avec le Darfour à tout moment, mais peut aussi constituer un espace viable si le Sud décide de se séparer et que le Darfour est perdu ».

La résistance s’organise

Le projet de barrage provoque la colère des populations locales qui manifestent pacifiquement pour l’instant, mais qui ont menacés qu’elles ne se laisseraient pas faire et qu’elles utiliseraient tous les moyens dont elles disposent pour empêcher le projet. Une manifestation pacifique a été réprimée dans le sang en juin 2007, 5 manifestants ayant été tués par balle par les autorités soudanaises.

La contestation nubienne s’organise. Ils ont des relais à l’extérieur. Sur le site web rescuenubia.org, on peut voir les actions menées pour tenter de sauver ce qui reste de la Nubie. Un comité de résistance a lancé un appel et tente de rassembler des signatures pour faire pression sur les grandes instances internationales.

En Décembre 2010, des représentants du comité disaient « Nous ne laisserons jamais aucune force sur cette terre effacer notre identité et détruire notre héritage et notre nation. Les Nubiens ne joueront pas le rôle des victimes et ne se sacrifieront jamais une seconde fois pour que se répète la tragédie du Barrage d’Assouan ». Un porte parole qualifiait de « désastre humanitaire » le projet de Kajbar dont les populations affectées résisteraient par tous les moyens y compris l’opposition armée. Le Los Angeles Times rapportait ses « craintes d’un autre Darfour » si le barrage de Kajbar était construit. »

La troisième cataracte : l'emplacement du futur barrage de Kajbar (Walter Callens)

La troisème cataracte à l’emplacement du futur barrage de Kajbar (Walter Callens)

C’est le Chinois Sinohydro qui a remporté le marché fin 2010.

Porte parole de la Compagnie : Wang Zhiping

Email: huangjz@sinohydro.com

Téléphone: 13911856326

Sinohydro tente de recruter des ouvriers pour ce projet au Pakistan!

Une évaluation sur l’impact environnemental du barrage de Kajbar a été préparé par une compagnie d’ingéniérie allemande Lahmeyer International. Le rapport n’a jamais été partagé avec les communautés concernées ce qui est contraire aux bonnes pratiques. Le groupe déjà engagé sur le précédent projet de barrage de Meroe a été privé de financement par la Banque Mondiale pour une affaire de corruption.

A consulter l’excellent site de Peter Bosshard qui consacre plusieurs articles sur le sujet.

A lire l’étude du Crisis International Group « Une stratégie pour une paix totale au Soudan ». L’article date de Juillet 2007, mais elle cerne très bien ce qui pourrait se passer pour les Barrage de la deuxième et troisième cataracte en explicitant ce qui s’est passé autour de la construction du barrage de Méroé. (à partir de la page 10).

A lire, les différents courriers échangés visant à alerter la communauté internationale

 

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