C’était il y a un an : la journée du 29 janvier 2011

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10.00 les réseaux de téléphonie mobile sont de nouveaux disponibles.
Nous avons décidé de faire les courses. Une amie me dit que le magasin du vendeur de voiture Mansour Chevrolet, non loin de son compound, a été incendié [plus tard nous constaterons que le magasin est intact], Carrefour Maadi et Carrefour 6 octobre ont été saccagés et fermés [c'est vrai pour Maadi, les dégâts ont été limités au 6 Octobre]. Je n’avais pas l’intention d’aller si loin.
11.00 Nous laissons les enfants à la famille et partons à le recherche de nourriture. L’hyper le plus proche, c’est Spinneys, qui vient d’ouvrir dans un méga mall pas encore fini. Il est fermé, ils ont barricadé les entrées du mall avec des planches en bois. Très bon combustible… Au rond-point Juhayna, la police est encore présente mais se tient en retrait. L’armée a pris sa place. Des soldats en treillis, arme au poing. Plus loin un camion de transports de troupes remplis de militaires et puis un énorme tank.
Hyper one est ouvert depuis une quinzaine de minutes, le parking est plein. Je commence les courses pendant que mon mari va retirer de l’argent à notre banque. Les rayons sont pleins. Les gens achètent des denrées stratégiques. Je fais comme eux : des légumes secs, des pâtes, du thon en boîte… La banque est fermée. On espère pouvoir payer par carte. A l’accueil, ils nous disent que ça marche…mais qu’il y a des problèmes… On continue à remplir le chariot. J’avais peur d’assister à des scènes d’énervement, voire d’hystérie. Tout va bien. Je trouve que ça va même mieux que d’habitude. Les rayons sont bien approvisionnés, et les magasiniers remplacent rapidement les produits manquants. Une annonce micro : le magasin ne prend plus les cartes. Paiement en liquide uniquement. On fait le compte de ce qui reste dans nos porte-feuilles, ça devrait aller. On retire quand même deux ou trois trucs non essentiels du caddie.
La queue est interminable.
Mon mari veut tenter de retirer de l’argent dans un des 4 DAB après les caisses.
Je n’y crois pas trop. Il fait la queue. Echec. Il essaie le Crédit Agricole. Re-queue. Formidable, il arrive à retirer 3000LE (ça faisait 500 euros il y a quelques jours, aujourd’hui, je ne sais pas combien ça vaut) sur les 4000LE que nous avons le droit de retirer chaque jour. Nous avons un peu d’argent, des vivres, nous voudrions compléter notre demi-plein, mais les queues aux stations nous en dissuadent. Avant de rentrer,  nous partons à la recherche d’un DAB qui fonctionne pour retirer les 1000LE de plus. A Metro, ça ne fonctionne pas, nous tentons un autre DAB à proximité de chez nous à côté d’un autre supermarché de quartier. Un motard, nous prévient qu’il faut éviter ce coin, le supermarché a été saccagé et la zone reste dangereuse. Nous nous abstiendrons d’aller jusque là. On arrive à retirer les 1000 LE qui nous manquaient. Les stations essence sont toutes prises d’assaut, nous renonçons définitivement à compléter notre plein.
La tension monte. Le couvre feu a été imposé de 16.00 à 8.00. Nous voulions rendre visite à des amis égyptiens habitant un peu plus loin que Hyper 1 dans l’après-midi. C’est raté. Je communique souvent avec eux par téléphone ainsi qu’avec un autre couple d’amis non-Égyptiens habitant un compound chic à la sortie du Caire sur la route d’Alexandrie. On se relaie les rumeurs.
Certaines disent que plusieurs boutiques de Mohandessine, notamment dans la rue Shihab, une artère très commerçante, ont été saccagées, des voitures sont en feu dans la rue principale.
Des bandits (probablement des flics en civil) ont attaqué plusieurs quartiers de Giza, ils se dirigent maintenant vers le 6 Octobre. Mon amie nous propose de nous loger dans son compound fermé et bien protégé.
Nous nous armons de barres de fer et nous nous assurons que tous les accès à notre immeuble sont bien bouclés.
Entre les coups de fils paniquants, je fais le ménage, ça me calme.

A Tahrir, ils sont encore des dizaines de milliers en ce début d’après-midi à crier que ce qu’ils veulent, ce n’est pas la chute de gouvernement, mais la chute du Raïs.

18.00 On a un nouveau Premier Ministre : Ahmed Shafiq. Mais a-t-on encore un État?

Nous avons appris que des prisonniers se sont échappés de plusieurs prisons et la rumeur veut qu’ils se préparent à déferler sur le Caire. Avant d’arriver au Caire, il y a chez nous.

Le musée des antiquités égyptiennes a été pillé? saccagé? On ne connait pas l’ampleur des dégâts.

Nouvelles rumeurs : le Président et ses deux fils seraient arrivés à Londres.

Le haut parleur de la mosquée voisine relaie des annonces, on rappelle aux gens l’importance de respecter la propriété d’autrui. Ces annonces sont très empruntes de discours religieux, et souvent accompagnées de hadiths. On nous dit aussi de rester vigilant, de veiller.
Dans ce contexte, où tout va si vite, où on ignore où en sera la situation dans une heure, où les rumeurs peuvent se vérifier comme se démentir, je n’ai jamais autant savouré les appels à la prière. Seule marque de stabilité, d’immuabilité dans cet univers mouvant. On se raccroche comme on peu à tout ce qui peut nous rassurer, tout ce qui peut nous éviter de tomber dans la paranoïa.
Les gardiens passent, ils nous disent que nous avons reçu comme consigne d’allumer les balcons.
Il paraît que des militaires se tiennent non loin de chez nous. Un soldat a pris un thé avec les gardiens.
J’ai zappé sur TV5 pour voir le Journal de 20.00 de France 2,  diffusé chez nous à 21.30. Je veux savoir ce qui se dit en France, pour mes parents, savoir ce qu’ils entendent, ce qu’ils savent de la situation ici.
Mon mari s’est endormi, je prendrais donc le premier tour de garde. Une oreille sur un film français et une oreille sur les bruits extérieurs.
11.00 J’entends des bruits de ferraille qu’on traîne, je suppose qu’ils sont en train de bloquer le passage avec les deux grosses bennes à ordure en fer.
Je regarde par la fenêtre. Tous ces balcons illuminés : c’est beau. Les gardiens ont allumé 3 ou 4 feux dans des barils dans notre petite rue.  Je les vois qui se chauffent autour. Je vois un groupe de 6 hommes passer. Ils marchent d’un pas assuré et régulier : la milice de quartier. Ils n’ont pas l’air armé. C’est extraordinaire de voir à quelle vitesse les Égyptiens se sont organisés. Quand on arrive en Égypte, on est souvent frappé par ce fouillis permanent, sur la route dans les rues, et là, maintenant que l’État vacille, le peuple se prend en main et sait ce qu’il doit faire. Je suis prise d’un élan d’optimisme débordant.

00.00 Je suis à la fois rassurée et anxieuse. J’entends des coups de feu à moins de 100 m. Je sais qu’il s’agit de tirs d’avertissement pour tenir à distance d’éventuels pillards.
La mosquée diffuse maintenant du Coran, le récitateur a une belle voix. Ça me calme. La récitation est parfois interrompue par des messages enjoignant les habitants du quartier à la vigilance.
2.30 : La récitation finit par avoir raison de mon éveil. Je plonge dans un mauvais sommeil sur le canapé.

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