C’était il y a un an : la journée du 28 janvier

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A partir de vendredi 28 janvier, il n’y a plus d’actualité sur mon mur FaceBook. Plus d’information via Twitter. Internet a été purement et simplement coupé. Je commence un journal, et comme j’ai plus de temps pour écrire, j’écris….

0.15 Nous venons de perdre la connexion Internet. Je suis restée jusqu’au dernier moment sur Twitter, les Égyptiens étaient ultra-motivés. Les manifestations seront sans conteste, l’événement majeur de ce mouvement. Ils veulent un million de personnes dans la rue ce vendredi et je suis sûre qu’ils l’auront.
8.00 : Toujours pas d’Internet. Rien à faire à la maison. Nous décidons de partir pour la journée à la campagne.
10 :00 Des policiers sont présents sur la place Hosari, cependant, ils ne sont pas plus nombreux que d’habitude. Des ouvriers semblent aménager la place. Un gros camion a perdu son container qui gît dans le sable. Nous prenons la 4 voies vers Le Caire jusqu’au prochain U-Turn où nous repartirons en sens inverse vers Alexandrie. A hauteur du U-Turn, nous croisons plusieurs camions de CSF (les forces anti-émeutes) qui partent vers le Caire.
La circulation est fluide, pas de présence policière. Un accident vient de se produire, des gens se sont arrêtés et courent vers la voiture accidentée. J’espère que le type va s’en tirer. Dans l’autre sens, un 33T a fait une sortie route, il git sur le côté. Il ne tardera pas à être ramassé par la fourrière comme la voiture tout juste accidentée. Les véhicules accidentés ne restent jamais très longtemps sur la route, ni même à côté. Sans doute pour éviter les sur-accidents provoqués par les curieux.
A la campagne. Pas de réseaux. Je finis par trouver al-Jazeera international. Les manifestations sont monstres. Ils se sont mobilisés. La coupure des réseaux a provoqué l’effet inverse de celui escompté par les pouvoirs publics. Puisqu’ils ne pouvaient plus faire la révolution FaceBook, ils sont descendus la faire dans la rue. De plusieurs endroits du Caire, ils convergent tous vers Tahrir. Ils se heurtent partout aux forces anti-émeutes.

Prière de l’après-midi

17.00 Un couvre-feu a été imposé. Il commencera à 18.00. Il nous faut 1.30 pour rentrer.
17.30 Nous levons le camp.
La circulation est très fluide. Le camion couché sur son côté est toujours couché sur son côté. Et la voiture accidentée est toujours là.  Inhabituel. Aucun policier sur la route.
19.00 Les policiers ont bouclé autour de l’Université et du centre-ville du 6 Octobre. Nous faisons le tour et rentrons chez nous.

Al-Jazeera. Les images que nous découvrons sont hallucinantes. Le Caire, bouillonnante d’activités quotidiennes, est devenu un énorme terrain d’affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants. Un vaste champ de bataille ou plutôt le théâtre d’une guérilla urbaine. Tout cela nous semble tellement irréel. Des véhicules en feu, des tirs de gazs lacrymo et des jets de pierres. Nous apprenons que le siège du PND, le parti tout puissant de Moubarak est en feu. Jamais les choses n’ont été aussi claires. Jamais le peuple ne s’est exprimé avec autant de clarté sur ce qu’il voulait ou plutôt sur ce dont il ne voulait plus. Pas de nouvelles de Moubarak. On sait juste qu’il a ordonné à l’armée de prêter main forte à la police anti-émeute.

20.30 L’armée commence à se déployer dans les rues du Caire (les flammes immenses s’échappant du bâtiment du siège du Parti présidentiel sur les dernières secondes de la vidéo jouxtant le musée du Caire).

La situation dans les autres villes est similaire avec des violences inouïes à Suez. On rapporte 11 morts là-bas. On parle également de plus de 1000 blessés à travers tout le pays. Aucun mort n’est signalé au Caire. Etant donné la violence des affrontements dont nous sommes témoins, c’est peu probable.

23.30: La télé d’État annonce que Moubarak va faire une déclaration.

Presque minuit, les rumeurs circulent. Les figures proéminentes de la scène politique égyptienne auraient quitté le pays dans des jets privés. On ne sait pas trop où est Moubarak, certains disent qu’il est dans sa résidence de Sharm-El-Sheikh.

00.20 : Le voilà qui parle dans le poste. « Je vous ai compris » Blabla. Il limoge le gouvernement. Il n’a rien compris. Le peuple veut son limogeage à lui…

Un expert dit que si la Tunisie est la Pologne, l’Égypte, c’est l’URSS. J’adore l’image.

Dans les semaines qui vont suivre, nous apprendrons que les policiers ont tiré à balles réelles sur les manifestants. A la TV, nous avons effectivement vu des snipers sur les toits. Le bilan pour cette seule journée de vendredi s’élève à plusieurs centaines de morts. Le procès du ministre de l’Intérieur de l’époque Habib El-Adli est en cours d’instruction. Il est accusé d’avoir donné l’ordre de tirer sur les manifestants. Il risque la peine capitale. Moubarak est jugé sous les mêmes chefs d’inculpation. Il risque aussi la peine de mort.

Photos poignantes de ce Vendredi de la colère sont visibles ici ou

J’aime celle-là

Par Lefteris Pitarakis

Les schémas traditionnels sont bouleversés. Les femmes sont très présentes au premier rang des manifestations. Une autre photo qui a fait hurler les traditionalistes.

Les femmes ne prient jamais à côté des hommes sauf à la Mecque… et à Tahrir.

Le coup de la savate

A Suez, des hommes portent une tapisserie de Moubarak avec une chaussure dessus.

Une amie égyptienne m’a dit dans les premiers jours des manifestations « il faut que Moubarak parte, tu te rends compte? Ils ont frappé sa photo avec des chaussures, il ne peut plus rester après cela ».

On n’a pas conscience en Occident de l’humiliation suprême que représente le coup de savate. Lorsque, lors d’une conférence de presse, Bush esquivait avec brio la paire de chaussures que lui envoyait un journaliste furieux : on s’est bien marré (surtout en France). Mais on n’a pas perçu la gravité du geste.

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