Du bon usage de la liberté d’expression en France

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Liberté d’expression et habillement

Il y a quelques mois, Jean-François Copé faisait la leçon à une emburqabée chez Ardisson « Parmi les règles de la République, il y a le vivre ensemble ». Il lui avouait alors, les yeux dans les yeux, sa gêne de ne pouvoir apercevoir son sourire, de ne pas avoir accès à son visage et donc à son identité. Le niqab le met visiblement mal à l’aise. Sa gêne devait-elle entraîner, pour autant, une loi interdisant le port du niqab??? On pourrait, au nom de la liberté d’expression, laisser la responsable de la gêne libre de ses actes. Si la jeune femme n’est pas mortifiée par les regards outrés, attristés, dégoûtés, agressifs voire haineux de ses concitoyens, tant mieux pour elle (ou tant pis).

En France, la loi sur l’interdiction du niqab dans l’espace public, pardon, la loi sur l’interdiction de se dissimuler le visage dans l’espace public a entériné le fait qu’il y a des limites à la liberté d’expression lorsque celle-ci nuit au « vivre ensemble ».

Note : la raison sécuritaire est un faux problème, les femmes en niqab ne refuseront jamais de s’identifier pour un contrôle d’identité, surtout si ce contrôle est réalisé par une femme. La vraie raison de l’interdiction est la gêne produite par l’emburqabée sur ses concitoyens.

Liberté d’expression et symboles de la République

Un récent décret de juillet 2010 incrimine d’une contravention l’outrage au drapeau français. On a ici une autre limitation à la liberté d’expression qui cette fois concerne un symbole. Un drapeau, c’est d’abord un bout de tissu, et ensuite une représentation symbolisant un pays, une nation. Décréter un outrage au drapeau signifie que ce bout de tissu est « sacré » pour certaines personnes qui ne supportent pas de voir d’autre personnes lui manquer de respect. L’  « outrage » du législateur de la république laïque a donc remplacé le blasphème des théocraties.

Liberté d’expression et presse écrite

Dans ce cas de figure, la liberté d’expression est sans limite. (A l’exception des juifs qui ne sont que l’exception qui confirment la règle : cf l’affaire Siné). La liberté d’expression est même encouragée. Quel courage, ils osent braver les barbus qui ne vont pas manquer de lancer des fatwas appelant au meurtre de ces impies : ils sont les nouveaux héros des temps modernes. Tous les journaux, les politiques, les « penseurs » sont unanimes : il ne peut y avoir d’entraves à la sacrosainte liberté d’expression. Si les musulmans sont choqués, c’est qu’ils ne comprennent pas les subtilités du savoir-vivre français, preuve irréfutable de leur non-intégrabilitié dans notre merveilleuse société si égalitaire.

Charlie Hebdo a absolument le droit de s’exprimer, il a, légalement, le droit de « blasphémer ». N’étant pas musulmans, les journalistes ne sont pas concernés par l’interdiction de représentation du Prophète, ni même de Dieu. J’ai d’ailleurs vu, sous d’autres plumes, des caricatures « divines » que j’avais trouvées bien plus hilarantes. Les caricatures de Charlie Hebdo que le journal « Le Monde » a eu le courage de publier, sont consternantes. Cependant, je ne conteste pas à Charlie Hebdo le droit de publier de la merde. Les avis outrés, attristés, dégoûtés, agressifs voire haineux ne doivent pas entraver leur droit de s’exprimer.

Parmi les réactions faisant suite à l’incendie des locaux de l’hebdomadaire, j’aurais apprécié que l’occasion soit saisie pour porter les discussions sur le débat d’idées. La publication fait suite à la proclamation de l’instauration de la Charia en Libye et la victoire des islamistes en Tunisie. Je trouve consternant l’image que ces gens de Charlie Hebdo se font des Libyens et des Tunisiens à qui ils disent vouloir rendre hommage. Les Tunisiens ont vécu un moment très fort de leur histoire, ils ont choisi. Nombre de commentateurs en France hurlent alors qu’ils ont fait le mauvais choix, qu’ils ne sont décidément pas prêts pour la démocratie. Charlie Hebdo a poussé le raisonnement à son paroxysme en se moquant du choix tunisien.   Il est aussi consternant que les condamnations unanimes n’aient pas été davantage assorties d’une discussion sur le fameux « vivre ensemble ». Comment les musulmans de France peuvent-ils vivre paisiblement dans une atmosphère aussi nauséabonde ? Qu’évoque pour eux cette notion de « vivre ensemble » ? On les moque, on les humilie, on s’attaque à ce qui leur est cher et, en plus, on les somme, de faire acte de contrition.

Dans Politis, Denis Sieffer a publié un excellent article qui oppose à la liberté totale d’expression, le libre-arbitre, le discernement. Je retiens plus particulièrement ceci :

Il ne s’agit pas d’excuser le voleur parce qu’il est pauvre. Mais, s’il est pauvre, en proie aux discriminations, et qu’il n’a rien volé, et même si j’ai un fol humour et l’envie de beaucoup rire, je n’ai pas forcément envie de l’accabler. Surtout que je suis bien conscient des risques de récupération par mes pires ennemis. Je ne peux donc prétendre à une totale irresponsabilité. On m’objectera que, dans le cas qui nous occupe, toutes ces précautions, on les a prises. Et que ceux que l’on attaque de la pointe du crayon ne sont pas discriminés, puisque ce sont les « fanatiques ». Peut-être, mais en raillant Mahomet, ce n’est pas « les fanatiques » que l’on moque, ce sont bien les musulmans. Et la France d’aujourd’hui exhale assez de relents racistes nauséabonds contre les Arabes pour que je retienne un instant mon crayon.Certes, le « fanatique » et le musulman se distingueront par leur réaction. Le premier lancera un cocktail Molotov contre le local de mon journal : celui-là, je veux que la police et la justice se chargent de lui. Le second sera blessé, en silence peut-être, mais blessé quand même. Cela, dans une société où il se sent déjà mal-aimé et minoritaire. Blesser ces gens, est-ce un objectif ? Car nul n’ignore que les choses sont moins simples qu’il y paraît dans notre tradition laïque.

Dans le monde arabe, les musulmans les plus « modérés », les moins « pratiquants », et peut-être même, les moins « croyants » n’aiment guère qu’on se gausse de leur religion. S’il s’agit, comme on ne manquera pas de l’affirmer, de dénoncer un mouvement islamiste tunisien arrivé en tête des élections, n’est-ce pas, par un regrettable dégât collatéral, 40 % des électeurs (34 % des Tunisiens de France) que l’on attaque, peut-être sans le vouloir ?

Morale de l’histoire : je dois reconnaître l’extraordinaire capacité qu’a Charlie Hebdo à trouver plus con que lui. Mettre le feu aux locaux de de l’hebdomadaire est un acte tellement stupide que j’ai vraiment beaucoup de mal à croire qu’un musulman, aussi islamiste fut-il, ait pu faire ça pour venger son Prophète. Mais vu les réjouissances de certains musulmans sur la page FaceBook de Charlie Hebdo, je me dis que malheureusement tout est possible. En voulant faire taire le journal, l’incendiaire lui offre une publicité mondiale qui permet à une bien sinistre publication d’occuper un espace inespéré alors qu’elle aurait pu et dû sombrer dans l’oubli.

Sur le même sujet
Sur les site « Les mots sont importants », on pourra lire « Pour la défense de la liberté d’expression, contre le soutien à Charlie Hebdo! »

Dans cet autre article, également publié sur LMSI, Mathias Reymond nous rappelle que cette nuit du lundi au mardi, un autre cocktail Molotov a été lancé contre un squat occupé par des Roms au 163 Rue des Pyrénées, un homme est mort, c’était juste un Rom. Et Nicolas Demorand, Directeur de Libération qui avait proposé à l’équipe de Charlie Hebdo de venir bosser dans leurs locaux, n’a pas dit « « Les familles de Roms sont les bienvenues à Libé le temps qu’elles retrouvent des logements. On se serrera. »

Tous les derniers articles de LMSI portant sur les « ambivalences » de Charlie Hebdo sont visibles sur les page d’accueil du site et hautement recommandables.

Youssef Boussoumah explique sur le site des Indigènes de la République comment il a « vu pourrir Charlie Hebdo »


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