6 juin 2010 : le meurtre de Khaled Saïd

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Il ne fait aucun doute que le geste désespéré de Mohamed Bouazizi a été l’élément déclencheur de la Révolution tunisienne et par ricochet de la Révolution égyptienne et de tous les mouvements de révolte arabe. Mais la Révolution égyptienne n’est pas née spontanément le 25 janvier simplement inspirée du modèle tunisien. Il a fallu des années de frustrations, d’injustices, et des milliers de victimes d’un régime qui ne devait sa survie qu’à la terreur qu’il inspirait. Aujourd’hui, je reviens sur la plus célèbre de ces victimes, le martyr égyptien qui a conduit à cette Révolution : Khaled Saïd.

Khaled Saïd

Le 6 juin 2010, Khaled Saïd, 28 ans, est battu à mort devant plusieurs témoins. Son crime ? Avoir diffusé une vidéo montrant des policiers d’Alexandrie se partageant l’argent et la drogue saisis lors d’un coup de filet. Pour cela, il sera retrouvé par deux policiers en civil dans un net café, violemment traîné à l’extérieur puis vers une cage d’escalier et sauvagement battu. Malgré ses supplications rapportés par les témoins, il n’obtiendra aucune grâce de ses tortionnaires : ils l’ont condamné à mort et exécutent méthodiquement leur sentence.

La photo (cliché choquant) de son visage tuméfié, la mâchoire inférieure brisée, la lèvre déchirée a largement circulé sur Internet, bouleversant la population égyptienne, enrageant la jeunesse Internet.

Une enquête est diligentée sur les causes de la mort du jeune homme. La version officielle explique très sérieusement que celle-ci a été causée par l’ingestion d’une sachet de résine de cannabis avec lequel il s’est étouffé. Khaled Saïd essayait ainsi de dissimuler les preuves de son implication dans un trafic de drogues. Le visage tuméfiée ?, la mâchoire défoncée ? C’est à cause de l’autopsie réalisée sur le cadavre pour récupérer la fameuse « boulette » lui obstruant les voies respiratoires. Cette version ne convainc personne, deux contre-enquêtes sont réalisées, toutes deux valideront la position officielle.

Dès l’annonce de sa mort, la contestation s’organise. Des sites Internet sont créés. La mobilisation la plus importante se concentre autour de la page Facebook « Kulna Khaled Saïd» « Nous sommes tous Khaled Saïd » et son pendant en anglais « We are all Khaled Saïd ». La page arabe fédérera en un mois un quart de million d’internautes (1 386 520 le 5 juin 2011 à 21.30). Les deux sites sont tenus par des administrateurs anonymes. L’administrateur de la page en arabe finira par révéler son identité. Il s’agit du manager régional de Google : Waël Ghonim. Via les médias sociaux et les SMS, des manifestations sont organisées principalement au Caire et à Alexandrie. Les premiers rassemblements sont, comme d’habitude, sévèrement réprimés :

Manifestation et forte présence policière à Alexandrie. Source : BBC

Le pays est soumis à la Loi d’Etat d’urgence, depuis 30 ans, toute manifestation est interdite. Les jeunes changent de tactique et inventeront un nouveau type de contestation le « silent stand ». Vêtus de préférence de noir, ils se tiendront le long de la Corniche, face à la mer, silencieux ou psalmodiant des passages du Coran ou de la Bible. Les Cairotes investissent l’un des énormes ponts qui surplombent le Nil et de la même manière se tiennent dignes face au Nil.

Manifestation silencieuse sur la Corniche à Alexandrie. Source : page Facebook "Kulna Khaled Saïd"

La vidéo tournée par le bloggeur Mohamed AbdelFattah nous permet de prendre conscience de la puissance symbolique que suscite ce nouveau style de contestation. Les participants aux « silent stands » expliquent pourquoi il était important pour eux de venir et de dénoncer : ils en ont assez de vivre dans cette terreur permanente. La maîtrise de l’arabe n’est pas nécessaire pour saisir la puissance qui se dégage de leur témoignage. A voir absolument.

Une autre action inédite est lancée toujours via les médias sociaux. On les empêche de s’exprimer. Qu’à cela ne tienne. Ils écriront leur colère sur ce qui peut difficilement être détruit  : les billets de banque. « Ce pays est notre pays » « Non à la torture » « Nous sommes tous Khaled Saïd » pouvait-on lire sur certains billets.

Du côté de l’État, hors de question de se laisser intimider. Tout en réprimant de façon musclée les manifestations, les autorités tentent de « salir » la réputation de Khaled présenté comme un dealer, un drogué, un détenteur d’armes, un déserteur. Les jeunes crient au mensonge et rajoutent que quand bien même il serait un grand criminel, il avait le droit à un procès et non à cette exécution sommaire et barbare. Les autorités changent de tactique. Le jeune homme n’a pas été tué par des policiers mais par des islamistes parce que son frère s’était converti au judaïsme et que lui-même avait des accointances avec Israël ou les États-Unis ou les deux : bref, c’était un traître. Et de diffuser des photos (mal) trafiquées pour appuyer cette version.

Suite au tollé et à la mobilisation, Amnesty International et Human Rights Watch réclament plus de transparence sur cette affaire. Les autorités américaines se déclareront le 14 juin « préoccupées ». Le 28 juin, la représentation européenne en Egypte va plus loin en demandant une « enquête impartiale ». Les autorités égyptiennes placent les deux policiers suspects en détention. Ils sont finalement accusés et condamnés pour « usage excessif de la force » et « arrestation arbitraire » mais aucune charge n’a été retenue pour « meurtre ».

La mort brutale de Khaled a profondément choqué, sa médiatisation par les médias sociaux et les journaux indépendants a fait de Khaled Saïd un symbole, le symbole de toutes les victimes du régime. Le symbole de la brutalité de la police et de sa corruption. Pour le blogueur tunisien ByLaskKo, « « Nous sommes tous Khaled Saïd » [est] la plus grande campagne d’activisme en ligne du monde arabe ». Elle a effectivement montré l’efficacité de ces réseaux pour mobiliser. Elle fut une sorte de répétition générale pour la grande première du 25 janvier. Grâce à l’excellente réputation de la page Facebook « Nous sommes tous Khaled Saïd », l’appel de Ghonim pour la grande manifestation du 25 janvier a été largement entendu et relayé. Il ne fait aucun doute que l’esprit « Khaled Saïd » a plané sur les manifestants tout au long de la Révolution.

Waël Ghonim et la mère de Khaled Saïd en février 2011. Photo AFP

Moubarak à la merci de Khaled Saïd par le caricaturiste brésilien Carlos Latuff

Khaled Saïd n’est malheureusement pas le seul, ni le dernier à avoir ainsi succombé à la torture. Aujourd’hui encore, et malgré la chute du Raïs, des femmes et des hommes continuent d’être torturés.

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5 réponses à 6 juin 2010 : le meurtre de Khaled Saïd

  1. Oussama dit :

    « allah yer7am eshahid » Qu’Allah ait pitié de son âme et l’accueille parmi les plus vertueux .. car ça mort a fait renaître tout un peuple!

  2. Ibn Kafka dit :

    Ce qui est extraordinaire c’est que des hommes ordinaires – Khaled Saïd, Mohamed Bouazizi – ont à ce point influé sur le cours de leur pays, plus finalement que des hommes plus connus ou des mouvements organisés. La victoire de l’homme du peuple, de l’homme de la rue sur des dictateurs immortels ou supposés tels…

  3. Nathaly dit :

    Merci pour cet article. Impressionnante cette manifestation silencieuse le long de la corniche, encore une fois bcp de femmes. Ici (Bahreïn) tout est sous tension cocotte-minute, Big Brother (l’Arabie Saoudite) veille. Pas facile, l’argent parle (cf. la Formule1). A suivre.

  4. Ping : » Quoi ? les Egyptiens, un peuple incapable de révolte? Le blog à Bécassine

  5. Ping : » Il y a un an : l’explosion dans une église copte à Alexandrie Le blog à Bécassine

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