Sham en-Nessim ou "la senteur de la brise"

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Aujourd’hui, c’est Sham en-Nessim en Égypte. Cette fête très particulière est toujours célébrée le lundi de Pâques et se calque donc sur le calendrier chrétien.

Une fête célébrée depuis des millénaires

Sham en-Nessim est probablement l’une des fêtes les plus anciennes au monde (peut-être même la plus ancienne) puisqu’elle est connue et célébrée depuis 4500 ans…
Au temps des pharaons, c’était le fête du renouveau. Les anciens Égyptiens espéraient que la crue du Nil (fin août-début septembre) serait suffisante pour une bonne mise en culture et de bonnes récoltes, ils célébraient l’éveil de la nature (le printemps), la naissance ou la renaissance.
La fête a connu une nouvelle vigueur avec l’arrivée du christianisme dans les tous premiers siècles après JC puisqu’elle cadrait bien avec la fête de Pâques, la Résurrection du Christ, la naissance ou la renaissance. Sham-en Nessim a donc continué à être célébré le lendemain de Pâques. Lorsque les musulmans arrivèrent en Égypte au VII° siècle, on raconte que des chrétiens vinrent voir le Général Amr Ibn Al-Ass et lui rapportèrent cette coutume : à cette occasion, les Egyptiens sacrifiaient une jeune vierge au Nil dans l’espoir d’avoir une crue abondante (mais pas trop). Le général en référa au calife, lequel lui répondit par lettre. Il demanda au Général de jeter la lettre au Nil en lieu et place de la jeune vierge. Quelques mois plus tard, la crue fut excellente ce qui sauva la vie à de nombreuses vierges dans les années et les siècles qui suivirent. Cette histoire est contestée par certains historiens, ni les anciens Egyptiens, ni les Chrétiens ne pratiquant de sacrifices humains. Était-ce une déviance? Toujours est-il que j’aime bien cette histoire. Elle permet d’expliquer comment cette fête a perduré après l’arrivée des Arabes qui se l’approprièrent et la célébrèrent de la même façon que les autochtones. Bel exemple d’intégration…

Aujourd’hui, Sham en-Nessim est donc la seule fête traditionnelle célébrée par tous les Égyptiens : chrétiens et musulmans.

Que font les gens pour Sham en-Nessim?

Il y a encore quelques décennies, les gens se rendaient en grand nombre dans les jardins, les parcs. Ils tentaient de trouver des lieux où la nature et donc le printemps se voyait, ce qui n’est pas aisé dans ce pays à 95% désertique. Aujourd’hui, ce sont surtout les classes populaires qui vont dans des parcs bondés. Les plus nantis se rendent sur la côte, principalement à Ein Es-Sukhna ou Al-Gouna sur la Mer Rouge mais aussi sur la côte méditerranéenne. Comme en Occident, les enfants colorient des œufs durs qu’ils finissent par manger. C’est une pratique tout à fait locale et non pas importée d’Occident contrairement au lapins au chocolat qui envahissent désormais les supermarchés.


Qu’est-ce que les gens mangent?

Enfin un souci de moins pour la ménagère : le menu de base est toujours le même : le Fissikh. Pour certains Égyptiens, le Fissikh est ce qu’il y a de meilleur au monde. Dans le pays à Bécassine, on dirait « c’est le petit Jésus en culotte de velours » Mais quel est donc ce mets si délicat pour lequel certains Egyptiens s’exclament « bamout fih » (littéralement : « je meurs pour ça », en bon français « j’adoooooooore ça »). Alors là, j’ai dû faire des recherches parce que les seules explications que j’avais pu recueillir jusque là se résumaient à « c’est un espèce de poisson bouffi » et me laissaient sur ma faim. Le fissikh, c’est un poisson qu’on entrepose frais dans de grands barils, une fois que les chairs sont bien distendues, et qu’il a atteint un certain état de putréfaction, on le sale et on le laisse encore infuser quelques mois afin qu’il soit à point pour la fête du printemps. Évidemment, la préparation doit être ultra rigoureuse sinon gare à l’intoxication alimentaire (botulisme). D’ailleurs chaque année, le fissikh envoie quelques individus rejoindre leurs illustres ancêtres et plusieurs centaines d’autres arpenter les couloirs des urgences hospitalières mises en état d’alerte maximale pendant cette période.

Al Ahram hebdo. Hag Abdou Chahine : le Roi du Fissikh

Je n’ai malheureusement pas eu l’énorme privilège de goûter cette merveille, ni même d’en humer le précieux parfum, les Egyptiens qui m’entourent étant visiblement peu enclins à me faire découvrir la richesse du patrimoine gastronomique de leur magnifique pays.
Peut-être l’année prochaine.
Sur ce, bon appétit.

Mise à jour : ça y est! j’ai finalement goûté le fissikh et, ma foi, quelle expérience!!!

Face à mon insistance, un jour de Sham En-Nessim, mes beaux-parents me ramènent un fissikh. Je suis toute joie de pouvoir enfin goûter ce mets tant apprécié dans mon pays d’adoption. Quand j’émets l’intention de délecter mon poisson en plateau télé, on me fait clairement comprendre que ça sent trop fort et que si je tiens vraiment à manger ce truc, ça sera ailleurs. J’ouvre donc mon sachet, toute seule sur mon coin de table de cuisine. Et… effectivement, ça sent « un peu » fort. Mais en France, on a l’habitude, on sait qu’un truc qui sent un peu fort peut être délicieux au goût. Faut pas s’arrêter aux apparences et aux odeurs. Là quand même, ça schlingue à mort le poisson pourri. Faisant fi de mon instinct de survie, je prends une première petite bouchée. Et là, je peux pas. Mon instinct de survie reprend le dessus en me disant que quelque chose d’aussi dégueulasse à l’odeur ET au goût ne peut être comestible. J’essaye de toutes mes forces d’avaler au moins ce morceau, parce que ça ne se fait pas de recracher dans son assiette (même toute seule sur le coin de la table de la cuisine). Et puis, j’ai ma fierté, après le cirque que j’ai fait pour en avoir, je ne peux baisser les armes dès la première bouchée. Mais non, c’est impossible, malgré tous mes efforts et mes raisonnements, j’échoue lamentablement ma première expérience fissikh. Mais que faire de ce poisson? Il fera sûrement la joie de notre demi-douzaine de chats semi-apprivoisés. Je descends, un des chats me voit l’assiette à la main et cache à peine sa joie. Je laisse le poisson au pied du massif de roses. Mon chat, tout frétillant s’approche, renifle le truc … et s’enfuit en courant. Bon, ce chat là est un peu délicat niveau restes, mais je vois la grosse minette sauvage, qui va venir faire sa fête à mon poisson dès que je serais partie. Je remonte à l’appart. J’ouvre la porte et là, horreur, une odeur épouvantable a envahi tout l’appart. l’odeur du fissikh. A l’arrière dans les chambres, c’est encore pire. Vite, j’aère et comme c’est pas suffisant, je vide la bouteille de Febrèze. Mais l’odeur me poursuit. Après une douche et des vêtements propres, je me dis que l’odeur doit être dans ma tête. Deux heures plus tard, je décide d’aller voir ce qu’il reste du poisson… Il est intact, même la chatte vorace n’en a pas voulu. Je ne peux pas le laisser là, je le récupère et vais le mettre dans le bout du jardin dans l’espoir qu’une bête sauvage me débarrasse de ce cadavre dont l’odeur ne me quitte plus. Le lendemain matin, avant de partir au travail, je regarde ce qu’il reste de la bête : elle est intacte!!! Elle a juste changé de direction. Je pars travailler mais mon fissikh me travaille, je ne peux pas le laisser comme ça. Et toute la journée, j’échafaude des plans pour faire disparaître le cadavre. Pas d’autres solutions, il va falloir que je l’enterre. En rentrant du travail, je me rends compte qu’une bête, sans aucun doute affamée, à fait la fête à mon poisson. Quand je raconte ma mésaventure à mes amis égyptiens, ils me disent que c’était pas du bon fissikh : parce que le bon c’est vraiment délicieux. S’ils m’en proposent, je serais bien capable de retenter l’expérience. En attendant, il suffit qu’on me parle de fissikh pour que l’odeur m’envahisse et que je sois prise de nausées.

 

PS : petite anecdote. Un jour de discussion super intéressante entre expatriées sur les délices culinaires de nos pays d’accueil respectif, une amie française mariée à un Norvégien, nous expliquait qu’ils avaient là-bas dans le grand nord, un truc qui ressemblait un peu au fissikh. Elle nous décrivait ainsi la scène. « Un Français voit sur ses étagères une conserve de poisson toute boursouflée, il se dit ‘Pouah’ et ni une, ni deux, il la jette à la poubelle. Un Norvégien voit sur ses étagères une conserve de poisson toute boursouflée, il se dit ‘mhhh, juste à point’ et il se régale ».

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