Des volontaires pour la Libye?

FacebookTwitterGoogle+Partager

J’ai beaucoup apprécié l’interview de Rony Brauman dans Mediapart «Je ne crois pas aux bombardements pour instaurer la démocratie». Il mettait des mots sur le profond malaise ressenti depuis le début de cette intervention militaire occidentale en Libye. Mais un passage de son interview a provoqué toute une série de questionnements et je regrette que l’auteur n’ait pas d’avantage développé ce point.

A la question du journaliste qui lui demandait si son opposition aux bombardements était une opposition de principe à tout type d’intervention, Brauman répond :

« Non, les Brigades internationales parties combattre en Espagne aux côtés des républicains, en 1936, sont un grand moment de solidarité internationaliste [...] et j’applaudirais des deux mains l’idée de brigades internationales allant soutenir la rébellion libyenne. »

Belle idée effectivement, des troupes d’hommes et de femmes épris de liberté venant porter secours à un peuple qui se révolte contre un dictateur mentalement de plus en plus atteint et par conséquent de plus en plus dangereux.

Le précédent des Brigades Internationales en Espagne

Por vuestra libertad y la nuestra

Emblème et devise des
Brigades Internationales

Lors de la guerre d’Espagne, des volontaires, venus de différents pays, ont rejoint de leur propre initiative, les bataillons révolutionnaires espagnols. Mais très vite, à l’instigation du Parti Communiste Français avec tout le soutien du Komintern et finalement l’appui de Staline, les Brigades Internationales naissent permettant de fédérer quelque peu ces efforts individuels. L’Internationale Communiste – le Komintern – prend les choses en main, organisent le recrutement depuis Paris. La France fournit les uniformes, tandis que les Soviétiques apportent le reste de l’aide matériel. Les Brigadistes n’ont, au début, qu’un entraînement très rudimentaire mais sont, par la suite, envoyés dans des camps en Espagne dans lesquels ils sont soumis à un entraînement très poussé. Plusieurs motivations poussent les volontaires à s’embrigader, mais deux d’entre elles sont essentielles. Pour les Italiens et les Allemands, il s’agit de lutter contre le fascisme en espérant que le succès des révolutionnaires espagnols sèmera les graines de la rébellion anti-fasciste dans leur propre pays. Pour beaucoup d’autres, il s’agit de mener une révolution prolétarienne en Europe occidentale et d’y installer un « Etat ouvrier » à l’instar de l’URSS. Dans les deux cas, il s’agit de motivations idéologiques extrêmement fortes et mobilisatrices, surtout à cette période.

Peut-on imaginer ce genre de scénario aujourd’hui? Peut-on imaginer un Européen, un Américain, un Turc aller se battre et risquer sa vie en Libye pour la liberté des Libyens?

Égypte et Tunisie au premier rang

A vrai dire, les deux États les plus concernés par les événements libyens sont l’Égypte et la Tunisie. Ils sont concernés sur un plan humanitaire en tout premier lieu. Pays frontaliers, ils sont les premiers à devoir faire face à l’afflux de réfugiés, pas seulement Tunisiens ou Égyptiens. L’Égypte compte 1,5 million de nationaux en Libye, soit environ le quart de la population libyenne. Il est logistiquement inconcevable qu’elle rapatrie tous ses ressortissants. Elle ne pourra, par ailleurs, pas faire face à un tel afflux de population à laquelle elle n’a aucune perspective à offrir. Le pays avait déjà très mal vécu le retour de ses expatriés du Golfe (Iraq, Koweit), lesquels n’avaient aucune perspective d’avenir (comme avant leur départ) mais qui, de plus, s’étaient habitués à de bien meilleurs revenus. Le HCR peut certes fournir une aide pour les ressortissants non Égyptiens présents sur le territoire, mais pour les nationaux, c’est à l’État de trouver les solutions. Une telle perspective m’avait poussée à penser qu’une invasion de la Libye par l’armée égyptienne aurait pu être une solution. L’armée se chargeait de protéger tous les civils dont ses ressortissants. Elle avait des raisons évidentes et acceptables de vouloir une Libye stable au plus vite à ses frontières. On aurait pu également imaginer une coalition égypto-tunisienne, ô combien plus légitime que la coalition occidentale. Mais voilà, nous avons à faire aux deux seuls PVD (Pays en Voie de Démocratisation) du monde arabe qui ont réussi à renverser leur Président. Et si la situation en Tunisie nous invite à un certain optimisme, c’est loin d’être le cas en Égypte où l’armée nous donne parfois l’impression d’être en train de déchiffrer le mode d’emploi  » Comment gouverner un État? » tout en étant en prise avec les anciens démons de l’État totalitaire. Par conséquent, et malgré la menace que constitue une Libye fragile aux frontières égyptienne et tunisienne, il est plus qu’improbable que ces deux PVD soient en mesure de faire quelque chose.

Idéal : empêcher la mise en péril du printemps arabe et des révolutions en cours

Pour revenir à l’hypothèse de Brauman, ils restent les volontaires. Les Révolutionnaires égyptiens et tunisiens qui suivent de très près l’évolution de la situation en Libye pourraient dans un élan de solidarité tout faire pour que la Révolution libyenne ne soit pas avortée. Leurs motivations seraient les mêmes que celle des Allemands et des Italiens des Brigades Internationales : lutter contre la dictature qu’ils ont très bien connu chez eux. Ils le savent et le répètent : un échec aurait des conséquences catastrophiques pour la suite du Printemps arabe donnant des ailes aux dictateurs désireux d’appliquer la « méthode Qaddhafi » afin de mâter leur propre révoltes internes. L’échec libyen serait aussi un coup terrible contre leur propre révolution en cours, surtout dans le cas égyptien. Un argument repris en cœur par la coalition occidentale pour justifier la nécessité de leur intervention. Malheureusement, ces révolutionnaires sont fort occupés chez eux, très attentifs à ce qui s’y passe et soucieux de ne pas se faire gruger. La Révolte libyenne a donc éclaté trop tôt (il aurait fallu attendre que les deux États frontaliers soient stabilisés) ou trop tard (ceux qui auraient pu aider ne sont plus disponibles).

Quelle idéologie pour remplacer l’idéologie communiste?

Mais qu’en est-il de l’autre idéal qui pourrait pousser les gens à s’investir corps et âmes dans un combat qui ne les touche pas au premier chef. Les Brigadistes s’engageaient dans un combat prolétarien, pour l’instauration d’un État ouvrier. L’idéologie communiste a été extrêmement forte et mobilisatrice au cours du XX° siècle, dans une bonne partie de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et en Amérique Latine. Elle a donné naissance a toute une imagerie révolutionnaire, avec ses héros, ses faits d’armes, ses slogans, sa rhétorique . Qu’avons-nous comme idéologie fédératrice aujourd’hui? Pour quel idéal, des gens seraient-ils prêts à mourir? Il reste toujours les causes locales comme les Palestiniens prêts à se sacrifier pour la cause palestinienne. En Égypte aussi, j’ai entendu des révolutionnaires dire qu’ils étaient prêts à mourir pour le combat qu’ils menaient, mais auraient-ils été prêts à mourir pour les Libyens? Même dans le cas d’une intervention de volontaires égyptiens et tunisiens comme évoquée plus haut, la motivation reste très nationale. La seule idéologie fédératrice trans-nationale est à ce jour celle véhiculée par la mouvance « djihadiste » telle Al-Qaïda, qui dispose d’à peu près tout ce dont il faut : des idéaux, des faits d’armes retentissants, une logistique (recrutement, camps d’entraînement) et même, dans une certaine mesure, des États soutiens. Évidemment, les idéaux sont bien différents de ceux de l’Internationale communiste mais les ressorts restent les mêmes. A l’heure actuelle, Al-Qaïda est la seule armée non-étatique trans-nationale, bien que son fonctionnement obéisse plus à un système « de franchisés » qu’à une véritable structure hiérarchisée. C’est la seule entité qui pourrait se permettre de recruter et d’entraîner des « jihâdistes » prêts à combattre ce « kouffar » (mécréant) de Qaddhafi. D’ailleurs, les Américains commencent à avoir de sérieux doutes sur l’identité de certains rebelles. Dans un billet du blog « Great America » de Lorraine Millot et de Fabrice Rousselot on peut lire :

Pour Bruce Riedel, ancien officier de la CIA et conseiller occasionnel de l’administration Obama, Al-Qaïda joue bel et bien un rôle dans la révolte libyenne: « Il est pratiquement certain qu’au moins une partie » de l’opposition inclut des membres d’Al-Qaïda, a-t-il expliqué au Washington Post, rappelant que par le passé les opposants anti-Kadhafi à Benghazi ont été « associés de très près à Al-Qaïda« 

Voilà de quoi causer de sérieux maux de têtes à nos dirigeants occidentaux ainsi qu’à notre éminence grise de intelligentsia française. Mais cela était tout à fait prévisible, non pas qu’il faille donner raison à Qaddhafi, la révolte n’était pas fomentée par Al-Qaïda, (tout comme le fait qu’il n’y avait pas de collusion entre Saddam Hussein et Ossama Ben Laden), mais les troubles attirent inexorablement des combattants qui voient là une occasion de faire progresser leurs idéaux.

Des problèmes légaux et éthiques

Sur un plan pratique, il est donc peu probable que des troupes armées de volontaires (en dehors d’al-Qaïda) s’engagent en Libye. Mais sur le plan théorique, éthique, la position de Brauman est aussi problématique. D’après le rapprochement qu’il fait avec les Brigades Internationales, il ne prône plus la simple protection de civils mais bien l’engagement des volontaires aux côtés des rebelles pour renverser Qaddhafi. Et dans ce cas précis, en dehors d’Al-Qaïda, quels types de Brigades Internationales verrait-il en Libye? Si ces troupes sont armées par des pays, lesquels? Serait-on dans un scénario à l’afghane où la CIA formerait et financerait les moujahiddines pour combattre les forces du mal? Peut-on imaginer que l’ONU remplisse le rôle du Komintern chargé, non seulement du recrutement et de l’envoi des troupes de volontaires, mais aussi de fournir tout le matériel, voire l’entraînement? Impossible, statutairement, elle ne peut guère faire plus que ce qu’elle fait déjà avec les casques bleus. L’OTAN alors? Non plus, c’est une organisation militaire occidentale; qu’elle finance des volontaires reviendraient au même sur un plan politique mais serait déontologiquement bien pire. Bref, il est assez improbable qu’une Organisation Internationale ou un Etat puisse se lancer dans une telle entreprise. On arrive alors à des scénarios des plus improbables qui impliqueraient la société civile. Celle-ci pourrait-elle s’impliquer dans la guerre comme elle le fait fort bien sur de nombreux autres terrains (humanitaire et développement), ou en s’engageant dans des causes, ou en organisant des contre-sommets lors des rencontres du G20, de Davos, de l’OMC… Peut-on imaginer qu’un groupe, disons une ONG, décide de faire de l’encadrement de volontaires armées? Elle fonctionnerait comme toute ONG avec ces donateurs (privés, de préférence pour des questions évidentes d’indépendance), ses volontaires, son éthique. Le problème, c’est qu’une grande ONG, ça ne sort pas des cartons comme ça. Ça commence petit et ça grandit, or pour faire la guerre il faut de très gros moyens. On peut aussi s’interroger sur qui voudrait être volontaires dans une telle ONG? Quel État voudrait l’héberger, quels États l’autoriseraient à opérer sur leur territoire même en temps de paix pour organiser le recrutement par exemple? De toutes les manières, une telle organisation ne pourrait exister, puisque seuls les États disposent d’armée. Le problème légal d’un quelconque envoi de volontaires vers un pays en guerre ou en rébellion reste encore le plus aigu.

Si on est contre les bombardements en Libye, pour les raisons très bien expliqués par Brauman : le risque est grand que le remède soit pire que le mal. Et sur ce point, on peut lui faire complètement confiance. Si on trouve son idée de Brigades Internationales très belle mais aussi « un peu » farfelue, quels moyens d’action restent-ils aux Libyens, à la communauté internationale?

PS : quelques minutes après publication, je suis tombée sur l’enregistrement de l’excellentissime émission « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet avec comme invité Rony Brauman. Passionnante discussion sur l’interventionnisme. Ils discutent des Brigades Internationales à la fin de l’interview, sur ce point je reste encore sur ma faim. Mais je vous recommande chaudement d’écouter toute l’émission.Elle commence environ 10 minutes après le début de l’enregistrement.

Ce contenu a été publié dans Libye, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Des volontaires pour la Libye?

  1. Louise dit :

    Radio : « Là-bas si j’y suis »

    Entretien avec Rony Brauman
    Le vendredi 1er avril 2011

    http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2147

  2. Louise dit :

    Pardon, je n’avais pas lu votre PS

  3. novinha56 dit :

    Je laisse votre commentaire, cette émission est d’une excellente qualité

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>